coups de tête

Mon royaume pour une guitare de Kidi Bebey

De la musique avant toute chose…

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, « Il pourrait y avoir bien des manières de raconter cette histoire » : quel incipit ! ouvrant sur un passage d’une ampleur fabuleuse liée à une guitare, lequel débouche sur le parti-pris de la narratrice tentée par l’ambiguïté suivante : « je ferais le récit de tout ce qui n’a pas été dit, je réinventerais la vie d’un homme et d’une famille, je prononcerais les paroles que je leur imagine afin de mettre mes mots dans les interstices et tâcher de comprendre pourquoi la vie emmène d’un continent à l’autre et ne ramène pas, mais également comment d’un exil douloureux on peut faire une grâce, en saisissant les chances qui s’offrent à soi comme autant de routes neuves du possible où marcher en confiance et finalement grandir. »

Kidi Bebey présentant Mon royaume pour une guitare, Foire du livre de Bruxelles, 24 février 2018

Entreprise délicate de création, mais s’agissant de façonner la figure privée du compositeur, chanteur, essayiste et journaliste Francis Bebey de la délicatesse, sa fille, la journaliste, auteure et éditrice française Kidi Bebey en a en quantité enchanteresse.

Mon royaume our une guitare de Kidi Bebey, version poche, paru en avril 2018 aux éditions Pocket

Avant de connaître le succès sur les scènes des continents africain, américain et européen, qui était Francis Bebey ? Son parcours est romanesque pour le public, nettement moins pour sa fille qui souvent ne sait pas grand-chose : à peine une date, une photo, une petite anecdote – n’est-ce pas que le proche est aussi le plus lointain ?

Francis Bebey L’homme-Orchestre, Africultures numéro 49, dossier coordoné par Kidi Bebey, éditions L’Harmattan, juin 2002

Évoluant sur le fil des suppositions des épisodes intimes, des scènes de rencontres et des moments déterminants dont le mystère ne lui appartient pas, l’auteure fabrique les sentiments et les pensées des membres de sa famille, par endroits, de toutes pièces sans doute. L’invention de ces voix intérieures, ajoutant au récit de son adolescence, produit une sensation vivante d’œuvre chorale heureuse de rendre hommage au courage de Francis Bebey, fonctionnaire international qui décide de quitter sa vie de bureau et d’abandonner l’uniforme costume cravate et les avantages d’une carrière à l’UNESCO assurant une vie confortable à sa famille. Pour quoi ? Le désir fantaisiste de vivre de sa musique, devenir un jazzman qui – attention – fera beaucoup pour la reconnaissance des musiques du continent africain et recevra, en 1968, le Grand Prix littéraire d’Afrique Noire pour son roman : Le fils d’Agatha Moudio.

Le fils d’Agathe Moudio de Francis Bebey, roman paru en 1967, Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1968

Onzième enfant d’un pasteur baptiste n’admirant de musique que celle de Bach et de Haendel, Francis Bebey naît, à Akwa, aujourd’hui, un des quartiers de Douala, au Cameroun, en 1929, la même année qu’un autre pasteur baptiste : Martin Luther King. Sa mère décède peu après sa naissance. C’est Marcel, son aîné quinze ans, qui veille sur lui et lui sert de modèle. Le pays est alors sous domination française et, privilège paradoxal, les enfants du pasteur vont à l’école des Blancs. Marcel, l’aîné surdoué, décroche une bourse d’études et part au mbènguè, entendez, le pays des Blancs, en l’occurrence la France où il s’inscrit en faculté de médecine. À son petit frère Francis, Marcel confie un instrument dont on ignore comment il appartient à la famille, une guitare qui atténuera le chagrin de la séparation.
— Si tu pinces une corde, je le sentirai. Ainsi, le manche et les cordes de notre guitare nous relieront, la musique nous permettra de nous rejoindre, même si nous sommes très éloignés l’un de l’autre, tu comprends ? (p. 30)

Francis Bebey – The Coffee Cola Song, Capture d’écran, youtube.com

L’enfant sent quelque chose d’étrange qu’il ne s’explique pas. Qu’importe ! Il s’agit bien un moment initiatique dont le mystère préside à l’existence : le pacte magique transforme Francis, le petit rêveur, en écolier toujours plus appliqué. Vient le temps, au début des années 1950, où, à son tour, Francis obtient une bourse permettant d’aller en France. Il étudie à la Sorbonne, fréquente les associations estudiantines et toutes sortes de mouvements politiques :
Lors des débats, exaltés, tout se mélange de nouveau dans un pot commun : les volontés d’indépendances africaines et la lutte des Noirs américains pour les droits civiques, le rêve d’un retour au paradis perdu et l’envie de tourner le dos au passé et de faire du présent un gage de renouveau […] p. 56

Kidi Bebey (Mon royaume pour une guitare), Emmanuel Dongala (La Sonate à Bridgetower), Salon du livre de Paris, 25 mars 2017

Marcel, le brillant chirurgien, retourne au Cameroun où il s’engage dans un mouvement de libération du pays. Comme il entre en clandestinité, il défend à son petit frère de faire de la politique, d’adhérer à une organisation, de prendre le moindre risque.
Le travail, c’est ta liberté. (p 57)

Kidi Bebey interrogée par Yvan Amar, Foire du livre de Bruxelles, 24 février 2018

Francis obtient une bourse d’études pour l’Amérique. Il y apprend le journalisme. À New York, il devient radioreporter et découvre les clubs de jazz. Lors d’un reportage dans le Minnesota, en ouvrant son transistor, il entend la transcription pour guitare de la Chaconne de Bach interprétée par Andrés Segovia :
Son enfance camerounaise et contrapuntique remonte à lui, à la vitesse de la lumière. (p. 63)

De retour à Paris, Francis décide d’apprendre la guitare.
Il compose une musique qui ne ressemble qu’à lui et qui porte les souffles mêlés tout à la fois du vent chargé de pluie du golfe des Crevettes et des voix cristallines réunies par son cantor de père. À son identité subsaharienne se greffent des cordes lusitaniennes, prussiennes, en un mot, musiciennes.(p. 64)

Isabelle Boni-Claverie, Kidi Bebey, Olivier Ollon, Manuel Capouet, séance de dédicaces après la soirée de remise du prix Prix Senghor 2017, Centre Bruxelles-Wallonie, Paris 29 septembre 2017

Dans le sud de la France, il retrouve une connaissance de l’enfance : Madé, la fille du géomètre, qu’il épouse. La narratrice dit :
Mes parents sont encore étudiants. (p. 81)

Chinua Achebe, James Baldwin, Francis Bebey, archive de Kidi Bebey publiée par Collectif James Baldwin sur Facebook

Le couple a cinq enfants, dont la femme s’occupe seule, le mari, d’abord journaliste, puis fonctionnaire international, voyageant pour des raisons professionnelles. Patiente et polie, et jouant les paratonnerre, la belle et émouvante Madé a renoncé, par la force des choses comme l’époque les entend, à ses ambitions universitaires. Mais elle n’a de cesse d’apprendre les langues dans des méthodes Assimil ou Atlas – petite, j’ai vu ma mère en faire autant. La famille vit dans le mythe du retour au pays (le mboa). Un retour toujours différé ! Après les luttes contre l’autorité coloniale, l’indépendance accordée sur papier n’améliore aucunement la situation politique : la brutalité des nouveaux dirigeants est jumelle de celle du colon. Une perpétuation de la violence qui oriente les destins et oblige à s’accommoder d’une distance à deux vitesses, physique et culturelle et davantage.

Kidi Bebey dédicaçant Mon royaume pour une guitare, Foire du livre de Bruxelles, 23 février 2018

Pudique et attachante, Mon royaume pour une guitare est une biographie, largement romancée, qui trouve sa force dans la liberté imaginative prêtant corps aux silences et aux illustres oubliés de l’histoire coloniale, notamment, au travers de la figure de l’oncle Marcel. Deux thèmes prédominent dans le récit dont la structure est affective : la liberté du choix individuel et le secret de famille au croisement douloureux de la petite et de la grande histoire. À quoi s’ajoutent les questions ambivalentes de l’exil et de l’intégration, de l’inévidence du retour sur soi et du retour chez « soi ».

Marc Alexandre Oho Bambe, Lunik Griot, Soro Solo, Kidi Bebey, Salon du livre de Paris, 17 mars 2017

Mon royaume pour une guitare est l’histoire de la circulation entre les mondes du mboa et dumbènguè, des pressions et des attentes communautaires pesant, de toutes parts, sur les êtres insituables d’avoir une double culture. Français au Cameroun où ils partent en vacances, les enfants Bebey grandissent, à Paris, avec le sentiment que leur famille est sans pareille dans les quartiers qu’elle habite : le XVe, puis le XIIIe arrondissement où elle est toujours regardée, interrogée. Les petits Bebey, qui parlent à la maison un « douala de serre », sont d’éternels invités, voués à la réussite dans un pays d’accueil où ils doivent toujours faire bonne figure.
Pour nos parents et pour nous-mêmes, qui sommes censés faire démonstration de l’éducation qu’ils nous donnent, chaque événement se transforme en une occasion de montrer que l’on a compris et intégré les différents codes de la société. (p. 172)

Kidi Bebey, Salon du livre de Paris, 17 mars 2017

Leur présence n’étant pas réellement légitime, ils multiplient, avec fierté et non sans humour, non sans rire atténuant l’embarras, les efforts qui, de ne faire ni bruit ni vague, ne sont pas identifié comme tels par la majorité blanche qui, rappelons-nous la pensée de Frantz Fanon, méconnaît la nature des obstacles et des défis que chaque génération de Noirs, selon son lieu de naissance et son parcours, doit relever. Chez les Bebey, la constante est la valeur accordée à l’enseignement. À l’école des Blancs. Ce qui ne va pas sans poser de question…

Le journaliste culturel Soro Solo, la journaliste, écrivaine, conteuse, éditrice Kidi Bebey présentant le roman : Mon royaume pour une guitare, Salon du livre de Paris, 17 mars 2017

Pour celle qui, révoltée par l’injustice de la répartition des tâches selon le genre, développe tôt une conscience féministe, pour Madame Kidi, comme son père l’appelle, le défi consiste, en fin de compte, à écrire en accord avec l’esprit d’une famille où « nous inventons nos propres codes » (p. 187). Autrement dit, s’approprier les questions qu’on a cessé de lui poser sur ses origines, donner sens à l’épreuve du malheur participant à l’accouchement des rêves du père, donc apprivoiser la part d’ombre de la « république familiale » (p. 176). Cette part, c’est l’oncle Marcel ayant toujours supplié son petit frère Francis de garder ses distances avec le pays et tout ce qui touche à sa politique. Contrairement aux historiens qui connaissent la nature de la longue relation entre la France et le Cameroun, la narratrice ignore qui est Marcel Bebey Eyidi, le médecin et député que la dictature a emprisonné et brisé. Dans des pages vibrantes de la magie vivante de l’amitié de deux frères, elle cherche à comprendre – c’est sa quête personnelle et le cœur profond du texte – comment les hommes d’envergure peuvent disparaître dans les eaux profondes du souvenir (p. 150).

Quelque chose de la joie de vivre du père et de sa certitude que la musique adoucit les mœurs irrigue le style de l’auteure qui confère à l’art la fonction vertueuse de créer du lien, réhabiliter les morts et le passé.
Faire acte de mémoire pour, à mon tour, relever la tête et pouvoir dire :
— Voyez, tels étaient les miens. N’étaient-ils pas dignes d’être reconnus comme appartenant à ce que l’humanité a produit de plus beau ? Vous l’ignorez, mais ils eurent des noms, ce furent de « grands quelqu’un », comme le dit aujourd’hui la rue africaine, et ils se confrontèrent valeureusement aux questions posées par leur époque. (p. 150)

Dans la musicalité des mots, la bienveillance et des points de vue, l’écriture est toujours tendue vers l’exigence de beauté nuancée, une modération formelle dont l’élégance, piquée de facéties, apparaît le ressort aimé et admiré de la petite république singulière des Bebey, un bout d’humanité aussi français que camerounais.

Oum Kalsoum, la grande chanteuse égyptienne de Halima Hamdane et Didier Gallon ; Léopold Sédar Senghor, le poète-président du Sénégal de Tshitenge Lubabu Muitubile K et Christian Epanya ; Aimé Césaire, le poète prophète de Kidi Bebey et Isabelle Calin ; Le roi Njoya, Un génial inventeur de Alain Serge Dzotap et Pat Masioni ; Mon royaume pour une guitare de Kidi Bebey ; Miriam Makeba, la reine de la chanson africaine de Kidi Bebey et Isabelle Calin ; Modibo Keita de Kidi Bebey et Isabelle Calin ; Félix Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire de Moudjibath Daouda Koudjo et Al’Mata

Premier roman de Kidi Bebey qui est également directrice de la collection Lucy des éditions Cauris Livres (vers le site web ici), dédiée aux personnalités de l’Histoire originaires d’Afrique, Mon royaume pour une guitare paru, en 2016, aux éditions Michel Lafon (voir ici), est sorti en avril 2018, en format de poche (voir ici). Je vous invite à lire la fiche bibliographique de l’auteure sur le site Africultures (lire ici) et à la retrouver sur son blog culturel (lire ici). On se quitte avec une pièce composée par Francis Bebey et dont comprend à partir de la page 260 pourquoi elle est si importante dans l’œuvre de l’artiste : c’est l’extraordinaire Black Tears à savourer ici.

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