coups de tête

Body Art de Don DeLillo

Un court roman aux accents beckettiens

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Le texte commence par une longue scène mystérieuse de petit-déjeuner dans une cuisine où l’héroïne parle à un interlocuteur.

Qui est-ce ? Son mari ?

Il est question de jus d’orange, de lecture de journal, de boîte de lait de soja, de céréales, de cheveu trouvé sur la langue, d’oiseaux qui viennent, et s’enfuient de la mangeoire dans le jardin…

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Tous ces éléments sentis devraient laisser une impression d’habitudes et de banalités, mais le rapport conjugal laisse perplexe.

On ne s’explique pas les distances dans l’intimité.

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On ne comprend pas grand-chose. Que sont ces bruits  dans les murs, ces odeurs ?

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Sommes-nous dans le monde intérieur de l’héroïne à la limite du déséquilibre psychique ?

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Dans un livre fantastique où une femme, qui vit à l’écart de la société, s’entretient avec un fantôme qui boit et qui fume ? Est-ce le spectre persistant d’une familiarité éteinte ?

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S’agit-il d’une sorte de double de l’héroïne ? 

D’une projection d’elle qui ressasse les mêmes interrogations et les mêmes constats absurdes ?
Toute la réalité sensorielle est intense et intensément étrange, comme une dérive dans les abîmes profonds de la conscience.

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Elle songea que bizarrement elle apprenait à regarder maintenant (p. 23).

Elle avait conscience de la clarté de l’instant mais savait qu’il s’achevait déjà
(p. 24).

Sa vie n’est que répétitions.

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À la page 29, on découvre la nécrologie du défunt mari.


C’était un cinéaste de cinéma d’art et d’essai, à la notoriété passée.

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Il s’est suicidé à soixante-quatre ans dans l’appartement d’une de ses ex-épouses. Il avait réalisé huit films et remporté une Palme d’or à Cannes. Ensuite, les échecs commerciaux l’auraient mené à la dépression et à l’alcoolisme.

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Sa veuve Lauren Hartke, praticienne de body art, était sa troisième épouse.

Alors vient le récit de l’absence dans l’absence, le récit de l’exil dans la disparition du mort.

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Tout est lent, nu, flou, vide ou brumeux, peuplé de précisions obscures au milieu de l’imprécis.

Les gestes routiniers, ordinaires s’offrent dans un manque de repères.

C’est l’étreinte du rien, corporel et angoissant.

La réalité décrite, bien que concrète, est étonnamment déréalisée.

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Ce qui entoure l’héroïne est à la fois énorme et dérisoire. Philosophique, déraisonnable et absurde.

En même temps, envahissant et inconsistant.

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C’est un roman de l’irréparable, du deuil impossible. À chaque page tournée, à chaque ligne, l’habitude rôde, c’est comme l’instinct de vie qui persiste sous une forme évanescente et poétique un peu effroyable.
Le malaise est partout tenace et dépassant l’entendement, qui impose le sentiment d’une perte incalculable, d’espace et de temps perdu.
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Elle sentait son propre corps de manières diverses qu’elle ne comprenait pas
(p. 35).

L’héroïne qui planifie tout flotte néanmoins dans la désorganisation mentale, la fascination du vide, le silence profond.

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Les choses qu’elle voyait semblaient incertaines — pas certaines mais changeantes, en pleine métamorphose, quelque chose qui est aussi autre chose, mais quoi et quoi (p. 38).

L’héroïne pratique le yoga. On lit son corps toujours en mouvement, hyperactif, athlétique. Mais ça ne suffit pas à lui redonner une consistance.

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Le monde était perdu en elle (p. 39).
Les temps morts étaient les meilleurs (p. 40).
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Un matin, l’héroïne sent une intrusion. Le lendemain, elle découvre dans une chambre à l’étage un individu petit et frêle, une créature inachevée qu’elle prend d’abord pour un enfant.
Il lui rappelle un professeur au lycée, toujours à côté de lui-même. Elle nomme le visiteur M. Tuttle en son honneur. D’où vient-il ?

La voix de M. Tuttle est singulière, comme s’il entamait un apprentissage pas évident. Comme l’héroïne éduque l’intrus, là encore, répétitions et ressassements… le phénomène de fascination pour celui qui n’est pas vraiment là, mais n’est pas non plus tout à fait absent, apparaît comme les étapes nécessaires de la délivrance. Une cohabitation énigmatique s’installe.
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Le tête-à-tête ressemble à de la hantise. Une hantise autistique et pathologique, à la limite du fantasme. À quel niveau les protagonistes interagissent ? Nous ne connaissons de M. Tuttle que les spéculations de Lauren. Sur fond de communication difficile, insistent les questions de l’identité et du sujet. Tout le temps, l’héroïne se livre à des hypothèses.

L’héroïne fait beaucoup de yoga et son rapport à son corps est disciplinaire, un volontarisme sans joie, qui ne l’arrache pas à son somnambulisme mental.
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À la page 69, l’héroïne avoue à une amie avoir vécu sous l’emprise de Rey, la vie que Rey qui la menaçait voulait vivre. En Rey, le mari et l’artiste se faisaient la guerre.

Rey, cet homme qui détestait ce qu’il était (p. 61).

Bientôt, M. Tuttle se met à parler avec la voix de Rey. Il sait aussi prendre la voix de Lauren.

Il ne s’agissait pas de communication avec les morts.
C’était Rey bien vivant au fil d’une conversation qu’il avait eue avec elle… (p. 62)


M. Tuttle a une capacité de mémorisation incroyable, de restitution des scènes vécues avec Rey.
 Le duo sort dans des lieux fréquentés, des centres commerciaux géants où personne ne peut le reconnaître.
Elle commençait à comprendre que leurs entretiens n’avaient aucune dimension temporelle et que toutes les références situées en dehors des mots, les choses qu’un homme parlant le néerlandais aurait pu partager avec un homme parle le chinois – tout cela était absent (p. 68).

Le thème du double rebondit à nouveau lorsque l’héroïne finit par se demander si M. Tuttle n’est pas un extraterrestre.

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Le livre se termine par le compte rendu par l’amie d’un spectacle stylisé et proche du butô qui met en scène ces deux corps que tout oppose. La dépersonnalisation de Lauren lui permet de devenir le corps de la performance artistique.

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La force du spectacle c’est le corps de Lauren Hartke. Parfois elle rend la féminité si mystérieuse et si puissante que les deux sexes en sont transcendés ainsi qu’un certain nombre d’états indéfinis (p.110)

Son art, dans ce spectacle, est obscur, lent, difficile et parfois insoutenable. Mais il ne s’agit jamais de l’agonie grandiose d’images et de décors imposants. Il s’agit de vous et de moi. De ce qui commence dans l’altérité solitaire et devient familier et même personnel. Il s’agit de qui nous sommes vraiment quand nous ne sommes pas affairés à être qui nous sommes (p. 110)

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Le roman Body Art de Don DeLillo a été publié aux éditions Actes Sud en 2001. Il existe en format de poche Babel.

Retrouvez les peintures et les photographies de la formidable artiste belge Jacqueline Devreux sur son website.
Je vous invite à regarder la vidéo que j’ai réalisée de l’expo J’aurai ta peau de Jacqueline Devreux.

Quoi de mieux que « La Jeune Fille et la Mort »  de Franz Schubert en mars 1824 ? Ce Quatuor à cordes en ré mineur D. 810 est un des plus connus du répertoire de la musique de Chambre. La version du Quatuor Alban Berg est un must.