entretien compris

Interview de Stéphane Martelly autour du potomitan

 Sur la condition féminine en Haïti 

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, séance de dédicace pour le recueil poétique Inventaires, paru chez Triptyque, salon du Livre de Paris, 17 mars 2019

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, le 20 juin 2109, au Collège de France, l’écrivaine, peintre et professeure haïtienne Stéphane Martelly intervenait au colloque Haïti : Littérature et civilisation, dirigé par la romancière et professeure Yanick Lahens, titulaire de la Chaire Mondes Francophones dont je vous recommande vivement de visionner le cours : Haïti autrement (ici).

Louis-Philippe Dalembert, Myriam Chancy, Stéphane Martelly, Darline Alexis, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

L’intitulé de la communication de Stéphane Martelly était : Aborder Haïti littéraire par ses marges. Élaboration et périls du sujet poétique chez Saint-Aude et Davertige (voir la vidéo, ici). Quelques jours après cette passionnante journée, elle a eu l’amabilité d’accorder cet entretien.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, séance de dédicace pour l’album jeunesse La maman qui s’absentait, salon du Livre de Paris, 16 mars 2019

Les vagabonds sans trêves : Bonjour, Stéphane Martelly, merci d’avoir accepté de m’éclairer sur le sens, l’importance de la notion de potomitan que je trouve, entre parenthèses, assez ambiguë.

Louis-Philippe Dalembert, Myriam Chancy, Stéphane Martelly, Darline Alexis, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019, Paris

Stéphane Martelly : Bonjour, le potomitan est une notion fort utilisée dans l’imaginaire haïtien, son univers symbolique, et qu’on trouve aussi ailleurs dans l’espace culture caribéen. Cette notion de potomitan désigne la structure architecturale qui soutient toute la maison et les femmes sont souvent assimilées à ces potomitans qui tiennent, maintiennent debout tout l’édifice. Le terme renvoie aussi au Vodou : le potomitan étant vraiment ce symbole au milieu du ounfò, l’espace autour duquel évoluent les croyants, les vodouisants, mambo et ougan. La manbo en créole haïtien désigne la prêtresse qui officie pendant la cérémonie, une autorité spirituelle du culte vodou dont l’équivalent masculin est appelé houngan ou hougan (ougan)On a vu un potomitan, d’ailleurs, pendant le colloque. Lors de sa présentation, l’historien de l’art et essayiste Carlos Célius a montré une image avec des Vèvè, les dessins rituels vodou, il y avait un poteau au milieu. Ce qui m’intéresse dans votre question, c’est le rapport au féminin et à la femme, à la voix des femmes et ce que représente la voix des femmes, problématique que j’ai travaillée.

Vèvè, dessins rituels vodou, projetés durant la présentation de l’historien de l’art et essayiste Carlos Célius, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019, Paris, capture d’écran de la vidéo de la communication, college-de-france.fr

J’entends cette notion revenir plus volontiers dans la bouche des hommes et je me demande ce qu’elle signifie. Souvent, les hommes parlent ainsi de leur mère avec beaucoup d’admiration, il faut le souligner. Les femmes semblent moins s’emparer de cette notion.
En grandissant en Haïti, j’ai entendu, autour de moi, les femmes s’exprimer de la sorte et c’est un élément qui est, en principe, valorisant. Il met l’accent sur cette capacité spécifique des femmes, sur leur type de force. Le terme renvoie également à univers où les hommes ont, souvent, un second rôle ou sont complètement absents. Cest-à-dire que les femmes sont obligées d’être le potomitan, puisqu’elles ne sont pas soutenues par les hommes.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly présentant la communication : Aborder Haïti littéraire par ses marges. Élaboration et périls du sujet poétique chez Saint-Aude et Davertige, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

Ce n’est pas, précisément, ce qu’on appelle un choix ?
Non, ce n’est pas tout à fait ce qu’on appelle un choix, même si j’ai connu des femmes qui avaient des hommes dans leur entourage, mais qui toutefois restaient ou étaient le centre. Dans ma lignée maternelle, vraiment, il existe une grande tradition d’être une femme forte, une femme chef, une femme qui dirige la famille, même quand ces personnes vivent maritalement ou ont un époux.

Louis-Philippe Dalembert, Myriam Chancy, Stéphane Martelly, Darline Alexis, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

C’est intéressant ! Ça existe ! Il faut le souligner.
Oui, le référent féminin est très fort dans mon parcours. C’est quelque chose qui m’a formé, qui a été très porteur pour moi.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

J’ai vu ça aussi en Haïti, où jai vécu mes six premières années. Quelque chose m’évoquant, la matriarche… Toute proportion gardée, parce que ce terme aussi ne va pas de soi. Peut-être, faut-il mieux dire doyenne. Doyenne avec un indéniable ascendant. Une position ou une dignité accueillie. J’ai été, en Haïti, plus qu’en Belgique et en France, frappée par cette présence femme respectée, synonyme de pouvoir, d’affirmation puissance relativement acceptée ou de force reconnue…
Il y a, effectivement, pour revenir à votre question de départ, une ambivalence s’exprimant de cette façon : est-ce un choix ou est-ce un état de fait créé par une structure, disons une forme patriarcale qui se manifeste par l’absence, s’exprime par le non-soutien ? Je crois que c’est un peu les deux. Je pense que ce n’est pas nécessairement une réalité subie. Et qu’il y a réellement cette tradition de femmes qui occupent le centre, qui sont les chefs. Tradition, peut-être, je ne dirais pas en voie de disparition, mais qui, aujourd’hui, est davantage questionnée, de femmes transmettant le savoir, de femmes soutenant l’édifice.

Les écrivaines et professeures haïtiennes Stéphane Martelly et Yanick Lahens, au salon du Livre de Paris, 16 mars 2019

Au fond, de femmes qui font face à la nécessité.
Il y a un aspect qui renvoie à la nécessité, mais il y a également une dimension plus volontariste. Une volonté de femme d’occuper cette position de puissance et de pouvoir.

Ann Gerrard et Stéphane Martelly, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

Y a-t-il une différence qualitative ? Ces femmes occupent-elles cette position autrement ? En d’autres mots, en endossant ou en investissant ce pouvoir selon un principe qu’on pourrait qualifier de plus féminin ?
Il me semble que c’est différent ! Mais encore une fois, je me réfère beaucoup, à mon vécu personnel, en vous répondant. Et je crois qu’en Haïti, depuis quelques décennies, cette dignité, cette autonomie des femmes est fortement remise en question. Quand on considère la situation du point de vue des violences politiques, j’ai l’impression que, oui, les femmes sont davantage frappées. Il est vrai que chaque fois qu’un ou des mouvements ont voulu ramener un ordre totalitaire ou militariste, cela s’exprime par une violence accrue à l’égard des femmes. Les femmes sont toujours les premières cibles de la dynamique qui tend à remettre en question cette forme un peu matriarcale d’expression du pouvoir. Lorsque la société haïtienne amorce ce virage, à mon avis, c’est très mauvais.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, pour la communication : Aborder Haïti littéraire par ses marges. Élaboration et périls du sujet poétique chez Saint-Aude et Davertige, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

Parce qu’il ne s’agit pas juste d’agressivité, de comportements individuels ou de réponses interpersonnelles… ?
Non ! Il s’agit de rétablir un ordre patriarcal de façon extrêmement violente et désespérée. D’ailleurs, avec Nadine Mondestin, une amie consultante en développement et traductrice (sur Twitter, ici), nous avons des discussions quant à la nature extrêmement patriarcale de l’ordre dictatorial qui s’exprime avant tout par de la misogynie brutale, du sexisme très violent. Quand on remonte à Duvalier, une des premières personnes ayant été violemment agressée est Yvonne Hakim Rimpel.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, dédicaçant le recueil poétique Inventaires, paru chez Triptyque, salon du Livre de Paris, 17 mars 2019

Qui est Yvonne Hakim Rimpel ?
C’est une journaliste féministe qui écrivait, dans les journaux, des textes assez critiques. Il est important de rappeler que cette journaliste est, dans l’histoire de la dictature des Duvalier, une des premières personnes à avoir été kidnappées, férocement agressée, battue, violée et laissée pour morte. Ses deux filles ont, par ailleurs, été aussi tabassées. Si Yvonne Hakim Rimpel n’est pas morte, si elle en a réchappé, elle a passé en revanche le reste de sa vie à se taire. Elle s’est éteinte en juin 1986.

La journaliste, féministe, militantes des droits de l’homme haïtienne Yvonne Hakim Rimpel, première victime officielle de Papa Doc. Comme l’écrivain Jacques Stephen Alexis, Yvonne Hakim Rimpel prit position, pour le candidat Louis Déjoie contre François Duvalier. En 1958, pour avoir dénoncé les élections frauduleuses ayant mené Duvalier au pouvoir, elle est violée, battue et torturée, facebook.com

C’est donc une légende ou une terrible fiction, cette histoire prétendant que sous la dictature des Duvalier, on ne touchait pas aux femmes et aux enfants.
Mais au contraire ! Au contraire ! Une des caractéristiques, une des particularités de la dictature des Duvalier, à la différence, des régimes répressifs l’ayant précédée, est que la dictature duvaliériste s’est attaquée aux femmes et aux enfants. Avant les Duvalier, il y a eu des régimes militaristes, comme, par exemple, entre autres, celui de Paul Magloire qui a été président entre 1950 et 1956… Mais les femmes et les enfants étaient épargnés, il y avait une sorte, comment le qualifier, de code d’honneur des régimes militaristes consistant à ne pas s’attaquer systématiquement aux femmes et aux enfants.

Louis-Philippe Dalembert, Myriam Chancy, Stéphane Martelly, Darline Alexis, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

Un peu comme les codes anciens de la mafia…
Quelque chose comme ç! Or, ce qu’introduit la dictature des Duvalier, sa spécificité est de s’en prendre à tout le monde !


L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly présentant la communication : Aborder Haïti littéraire par ses marges. Élaboration et périls du sujet poétique chez Saint-Aude et Davertige, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

En brisant ce code, elle a choqué la population !
Ça a vraiment choqué l’imaginaire. Oui ! Profondément ! Durablement choqué ! Et ce n’est pas pour rien que cette femme, Yvonne Hakim Rimpel a été une des premières personnes à subir la torture et l’agression de François Duvalier qui l’a laissée vivante exprès ! Afin que les gens sachent ce qui lui était arrivé et jusqu’où ce nouvel ordre était prêt à aller. L’objectif était de marquer les esprits. L’ordre fasciste, l’ordre totalitaire, en Haïti, s’exprime depuis cette époque sur le corps et au détriment de la vie des femmes.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, sortant de sa présentation, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

Il me semble que cette violence rejoint le thème de la domestication du corps des femmes.
Absolument ! Il s’agit de les faire rentrer dans un espace domestique, d’où elles ne parlent plus, d’où elles n’interviennent plus dans le social. Ainsi, les femmes ne peuvent plus faire le travail de transmission et de soutien. Elles ne peuvent plus assumer cette responsabilité. Il y a, dès lors, quelque chose qui déstructure complètement la société haïtienne. Une société que beaucoup de femmes, qu’importe le type d’éducation : lettrées, alphabétisées ou non, reconnaissent comme un espace dans lequel peut s’exprimer une certaine forme de féminité forte, de principe féminin puissant.

Le régime politique dictatorial, totalitaire, absolutiste, comme tout système politique rigide bride le féminin, encadre le corps des femmes, le surveille comme si la puissance des femmes était une menace.
Absolument ! Et elle l’est ! Puisqu’elle contredit toute la structure qui essaie de se mettre en place, de façon centralisée autour de la seule personne du dictateur ou du leader. C’est ce que j’évoquais à la fin de ma communication, au Collège de France, lorsque je parlais du rapport au signe. Ce n’est pas qu’il n’y ait plus de paroles ou de signes, c’est plutôt que les signes ont trop de sens possibles et les gens sont toujours à regarder à droite et à gauche pour essayer de déterminer ce qui se passe autour d’eux, afin d’assurer leur survie. Simplement, c’est un signe totalitaire, parce que la seule personne qui maîtrise le signe, qui peut décider, par exemple, d’identifier tel individu comme suspect ou non, c’est le dictateur. Le dictateur, notre Père sur la montagne qui ne dit rien (extrait de la communication du 20 juin 2019, au Collège de France, lien ici). C’est celui-là, c’est un homme, mais surtout c’est l’ultra-patriarcat concentré autour d’une seule personne ! Nécessairement, un ordre féminin le menacerait.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, séance de dédicace pour l’album jeunesse La maman qui s’absentait, salon du Livre de Paris, 16 mars 2019

En faculté de philosophie, j’ai travaillé sur la pudeur. Ce n’est pas un concept philosophique, mais une notion vraiment intéressante, car elle est inséparable de la question de la vulnérabilité de la condition humaine, du fait que la conscience n’est pas close, finie, mais toujours exposée à ce qui ne dépend pas d’elle, toujours en lien ou en rapport avec le monde. Considérant que l’humain, c’est l’ouvert, je songe à la lueur de ce que vous dites que le principe féminin serait cette échappée empêchant qu’on soit dans un ordre totalitaire, c’est-à-dire un système borné. 
Traditionnellement, il me semble que c’est le rôle que les femmes ont joué. Ce n’est pas une fatalité, dans un sens essentialisant, que toute petite fille est ou serait destinée à ça. Non, c’est culturellement ainsi, c’est de cette manière que le féminin a été construit, autour des femmes noires haïtiennes. Et il me semble depuis longtemps. Même si ce ne sont pas des questions, des notions qui ont été suffisamment approfondies, selon moi, il est très clair que, quand on assiste à une résurgence de la violence envers les femmes, c’est toujours, parce que l’ordre totalitaire veut se rétablir. C’est très marquant, très clair, chaque fois.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly présentant la communication : Aborder Haïti littéraire par ses marges. Élaboration et périls du sujet poétique chez Saint-Aude et Davertige, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

Dans votre constat, j’entends une mise en garde : la violence à l’égard des femmes, de leur possibilité réelle d’action et de prise de parole, est un signal d’alarme. Peut-on, alors, prolonger votre réflexion par une idée de colonisation des corps femmes ?
Je ne sais pas si je dirais colonisation, car je pense que c’est encore plus vaste que ça. Même si, par exemple, une ethnopsychiatre comme Cécile Marotte a beaucoup travaillé sur cette transgression du corps qui se produit dans le cadre de la torture où on veut franchir les limites du corps. Effectivement, le corps est coupé, brisé, mutilé… Dans ce cas – je me réfère toujours à Cécile Marotte, ce qu’on découvre, quand on examine les gestes précis de la torture ayant été effectués sous Duvalier et après Duvalier par des régimes militaristes, c’est que ces gestes restituent des gestes qui ont été posés à l’époque de l’esclavage et de la colonisation. Et c’est d’une violence extrême. Entendez, en particulier, pour un.e Haïtien.ne.

Cécile Marotte, Hervé Rakoto Razafimbahiny, Mémoire oubliée : Haïti 1991-1995, éditeur : Bibliothèque nationale d’Haïti, 1997

Pourquoi, en particulier ?
Parce qu’être Haïtien.ne signifie, précisément, ne plus être dans cet ordre-là. Signifie avoir accédé à l’humain et ne plus être non-humain. Voyez-vous, la violence extrême de ces espaces ou de ces moments de torture n’est pas que de l’ordre de la violence physique, elle participe aussi d’une violence symbolique puissante. Au moment de la torture, ce sont les gestes mêmes de l’esclavage qui sont restitués ou reconstitués et ces gestes renvoient la personne au non-humain. C’est d’une violence psychologique et symbolique extrême, tout particulièrement quand on est Haïtien.ne.

Stéphane Martelly auteure des ouvrages suivant : l’essai Les jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine, Éditions Nota bene ; le recueil poétique Inventaires, paru chez Triptyque ; l’album jeunesse La maman qui s’absentait, salon du Livre de Paris, 16 mars 2019

Il s’agit d’un reniement terrible, parce que synonyme de retour à l’origine horrifique.
C’est ç! On est dans l’horreur ! À ce moment-là, dans la reproduction de l’horreur absolue.

Stéphane Martelly, Les jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine, Éditions Nota Bene, Collection Grise, 2016, 379 p.

Dans ce cas, qu’en est-il de la résistance du corps et du principe féminin ?
Je n’ai pas personnellement travaillé cette question. De mon côté, dans mon essai Les Jeux du dissemblable (sur le site de la Fnac ici ou de la librairie Gallimard de Montréal ici), je réfléchis davantage à la posture du féminin et à la voix, parce que j’ai constaté que, dans la littérature contemporaine haïtienne, il y avait une espèce de surgissement à la fois de la folie et du féminin et ce, en même temps. Cette simultanéité m’a frappée ! Je voulais comprendre pourquoi. Réfléchir la question de la folie et de la marge, ainsi que la question du féminin conçu comme une réalité plus vaste que celle des personnages féminins. Ce n’est pas que les femmes, j’insiste, c’est l’étude critique du féminin en tant que principe. Donc, je me suis attachée à l’analyse de la façon dont ce principe installe une différence et j’ai analysé plusieurs œuvres pour, finalement, m’apercevoir que le rôle attribué à la folie était de créer une sorte de trou où il y a une œuvre absente.

La romancière et dramaturge haïtienne Marie Vieux-Chauvet (1916-1973), photographiée par l’écrivain haïtien Anthony Phelps, à Port-au-Prince en 1963, zulma.fr
Port-au-Prince, 1963

J’ai commencé avec Marie Vieux-Chauvet, évidemment ! Marie Vieux-Chauvet qui a écrit le chef-d’œuvre universel : Amour, Colère et Folie (réédité en 2015 chez Zulma, voir ici). Dans la troisième partie : Folie, il y a des poètes qui écrivent des poèmes, mais qu’on ne lit jamais. Mon intérêt s’est porté sur cette œuvre absente, comme un membre fantôme existant dans ses œuvres pour marquer leur absence. Existant d’une façon systématique pour indiquer quelque chose qui échappe à la littérature. Et chaque fois, ça permet une mise en question radicale de la norme. Une mise en question, une contestation radicale de l’ordre social. Dans l’espoir même qu’une catastrophe interviendra pour anéantir cet ordre et permettre que quelque chose de nouveau puisse surgir. Entre folie et féminin, c’est un peu ce jeu de dissemblance qui se joue à l’intérieur des œuvres littéraires contemporaines haïtiennes. Autrement dit, comment créer le décalage suffisant, la différence essentielle qui nous permettra de sortir de ces ordres qui nous tuent ?

Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, éditions Zulma, 2015

Cette folie, dont le surgissement est associé au féminin, peut-elle apparaître de l’ordre du mystère ? Un mystère manifeste, pas tant caché, dérobé de l’extérieur que s’offrant comme réalité singulière et secrète en soi ?
Sans doute, mais elle est une réalité agissante, parce que, quand cette folie apparaît, c’est toujours pour créer une rupture. Et même une rupture radicale. Une sorte de faille permettant que quelque chose soit cassé. Non, accidentellement cassé ! Mais parce qu’il doit l’être, puisque l’ordre destructeur, corrupteur et la violence de ses normes sont ce avec quoi il faut en finir. La folie permet cette rupture.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly, colloque Haïti : Littérature et civilisation, Collège de France, 20 juin 2019

Elle apparaît comme une force ?
Absolument ! C’est une représentation de la folie qui, un peu dans le sens de Michel Foucault et de son Histoire de la folie à l’âge classique (voir la page Wikipédia ici et le site de l’éditeur, ici), se révèle à lenvers de la norme et permet à quelque chose de neuf d’advenir, que quelque chose de différent puisse se produire.

L’écrivaine, peintre et professeure Stéphane Martelly et l’écrivain, dramaturge, enseignant, Guy Alexandre Sounda, salon du Livre de Paris, 17 mars 2019

Comme un espace du jaillissement ou de régénération des possibles…
Ce n’est donc pas un hasard que cette folie soit si présente, surgisse de manière si systématique, dans la littérature contemporaine haïtienne. Mais pour en revenir à votre question sur la résistance des corps et du principe féminin, la personne, qui a énormément travaillé ce type de résistance dans ses romans, est la poétesse et écrivaine Marie-Célie Agnant qui est née en Haïti et vit au Québec, depuis 1970 (sa page Wikipédia, ici).

Marie-Célie Agnant, Femmes au temps des carnassiers, éditions du Remue-Ménage, Québec, 2015

Son dernier roman, Femmes au temps des carnassiers (lien ici), traite de ce sujet. Marie-Célie Agnant reprend un peu l’histoire d’Yvonne Hakim Rimpel et elle rend tangible, bien présente la façon dont ces voix de femmes ont persisté. Et toujours dans une optique de reconstituer le récit, d’assumer cette responsabilité de refaire ce récit, de quand même permettre que la dynamique de transmission soit toujours possible. Même si tout est fait pour la détruire. 

La romancière et poétesse Marie-Célie Agnant, photographie par Daniel Morisette, facebook.com

Pour cette raison et d’autres, Femme au temps des carnassiers est un texte magnifique ! Parce que Marie-Célie Agnant commence l’histoire avec les tantes d’Yvonne Hakim Rimpel, et elle retrace comment, en dépit de cette violence terrible, quelque chose a pu être restitué à sa fille. Que la transmission, de génération en génération, de mère en fille a continué, s’est poursuivie, malgré tout. Le roman, à la lueur de ce ressort, est vraiment très beau. Beau de mettre en évidence la persévérance constructive d’une certaine posture du féminin, une certaine voix des femmes. D’ailleurs, La voix des femmes était la première revue des féministes haïtiennes. Le périodique s’appelait ainsi : La voix des femmes !

La maman qui s’absentait, Stéphane Martelly, Albin Christen, éditions Vents d’Ailleurs, 2011

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, vu la dégradation de la condition féminine dans de nombreux endroits, le rétrécissement de la parole femme comme de l’agir réel, je fais le vœu vagabond que vous puissiez questionner votre quotidien à la lueur de la réflexion, ne valant pas que pour Haïti, de Stéphane Martelly qui est née en 1974 à Port-au-Prince. Titulaire d’un doctorat en Littératures de langue française de l’université de Montréal, elle est professeure adjointe au département des arts, langues et littératures de la faculté des Lettres et Sciences humaine de l’université de Sherbrooke, au Québec (voir ici), ainsi que professeure adjointe affilée en recherche-création du département de Théâtre de l’université Concordia à Montréal (voir ici). Je vous invite aussi à lire la biographie de Stéphane Martelly sur le site d’Île en Île : Par une approche profondément transdisciplinaire qui fait se confronter théorie, réflexion critique et création, elle poursuit une démarche réflexive sur la littérature haïtienne contemporaine, sur la création, sur les marginalités littéraires ainsi que sur les limites de l’interprétation (ici). Elle est l’auteure de nombreux ouvrage de poésie, de fiction, de livres d’art, d’essais et articles littéraires… Parmi ceux-ci, je vous recommande son livre pour la jeunesse La maman qui s’absentait dont les illustrations d’Albin Christen sont de toute beauté, le recueil poétique Inventaires aux éditions Triptyque et l’essai Les jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine que les peintures de l’auteure accompagnent magnifiquement. C’est la surprise que réserve la toute fin de cette étude critique de la folie, de la marge et du féminin en tant que, je cite la quatrième de couverture : expressions concourantes de la dissemblances dans les écrits majeurs de Marie Vieux-Chauvet, Frankétienne, Davertige, Jan J. Dominique et Lionel Trouillot.
En voici un extrait : 
« En effet, la voix de la folie, qui tente d’être ici, au mieux, lieu d’un échange ou d’un partage, au pire, saisie, cernée par tous ces discours – y compris celui délirant de René –, sortie de ce cadre interprétatif, se fait en soi rigoureusement silencieuse et absente. Comme le poème que René désire, mais qu’il n’écrira pas. Comme ce texte écrit par Jacques dans la plus haute urgence, mais que personne ne lira. Une parole sur la folie semble toujours présente – y compris dans le délire de nos fous. Elle est aisée, voire foisonnante, se déployant dans la rhétorique ou les processus interprétatifs qu’elle mobilise pour repérer, juger ou saisir la folie. Mais c’est chaque fois le cas, de la folie, on ne saura pas grand-chose, ni ce qui serait sa parole désentravée, ni sa forme, ni son éventuel sens. « Peut-être un jour, on ne saura plus bien ce qu’à pu être la folie. Sa figure se sera refermée sur elle-même ne permettant plus de déchiffrer les traces qu’elles aura laissées ». [ M. Foucault, la folie, l’absence d’œuvre, dans Histoire de la folie à l’âge classique, p. 575 ] » (pp. 78 et 79)

Un alligator nommé Rosa de Marie-Célie Agnant, éditions du Remue-Ménage, Québec

À signaler, toujours à propos de la férocité du macoutisme à l’égard des femmes, les questions d’exil et de mémoire, le roman Un alligator nommé Rosa de Marie-Célie Agnant, paru aux éditions du Remue-Ménage en 2011 (ici), sans oublier, sur le site d’Île en Île, la biographie et la bibliographie de la romancière, poète, nouvelliste et conteuse engagée, active sur la scène littéraire canadienne et appréciée ailleurs, ses livres sont traduits en espagnol, anglais, néerlandais, coréen (ici).

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, en vous invitant à suivre l’actualité de ces deux grandes plumes femmes et bien davantage, Stéphane Martelly sur Facebook (ici) et de Marie-Célie Agnant (ici) je vous propose d’écouter I Play The Kora (feat. Rokia Koné, Mamani Keita, Nneka, Kandia Kouyate et Mariam Doumbia) du collectif les Amazones d’Afrique. Les bénéfices de la vente de cette chanson en bambara, premier single de l’album République Amazone (2017), sont destinés à la Fondation Panzi du docteur Mukwege à Bukavu (RDC). Prix Sakharov en 2014 et le prix Nobel de la paix en 2018, Denis Mukwege a apporté son soutien à plus de 80 000 femmes, dont 50 000 ont été victimes de violences sexuelles. Traduction du refrain en français :
Je suis ta mère
Aime-moi
Je suis ta sœur
Aime-moi
Je suis ton épouse
Tu n’as pas le droit de me battre
Nous femmes, toutes les femmes
Nous voulons être respectées

Yanick Jean (1946-2000), poétesse, peintre, et romancière haïtienne

On se quitte avec une voix de poétesse haïtienne chère à Stéphane Martelly (la vidéo ici) :
« Or, au temps que ses souvenirs flairent leurs propres traces, est venu l’ordre de l’affranchissement de la femme et de la réhabilitation de son amour…
Lors l’adieu sera à la femme une chose brûlante… que la femme à l’adieu devenue, navrure entre les froissements de ses propres entrailles; qu’elle ne s’attarde plus dans l’attente de l’aurore puisque l’aurore est retardée. »
Yanick Jean, La Fidélité non plus…, Montréal, Mémoire d’encrier, [1986] 2003, p. 19

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