entretien compris

Interview de Véronique Essaka-De Kerpel

Écrire sur la libération des femmes et la construction de l’altérité négative

Véronique Essaka-De Kerpel, dramaturge, comédienne, metteure en scène, co-directrice de la compagnie Volubilis, écoutant une conférence au Salon du Livre d’Art des Afriques #2 organisé par La Colonie, à Paris, 20 octobre 2018

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, souvenez-vous, l’automne passé, la dramaturge, comédienne, metteure en scène, cofondatrice et codirectrice de la compagnie de spectacle vivant Volubilis Véronique Essaka-De Kerpel m’avait accordé un entretien (lire ici) et (ici) dans lequel il était question d’écriture, de représentation du réel dont l’imaginaire est ouvert, autrement dit, de choix esthétiques habités par la considération de l’humain… C’est avec joie que je l’ai revue, à Paris pour lui demander : qu’en est-il de votre actualité et de vos projets en chantier ?

Véronique Essaka-De Kerpel en compagnie de l’artiste cinéaste, comédienne et commissaire d’exposition, au Salon du Livre d’Art des Afriques #2, organisé par La Colonie, à Paris, 20 octobre 2018

Véronique Essaka-De Kerpel : En ce moment, je travaille sur mon adaptation de Médée, intitulée Médée ou l’envol, avec une comédienne qui s’appelle Élise Bertero. Sinon, j’ai toujours en chantier La Manufacture des vivants. Et il y a aussi nos spectacles qui tournent : La louche en or, Chaperon rouge, et puis Kimbiri, la chercheuse d’eau et Nomades Bantu qui sont les deux derniers spectacles que nous avons créés cet été. Il y a encore Hermine Lecomte, femme de déporté qu’on va reprendre cette année, mais je vais confier le rôle à une comédienne, puisque jusqu’à présent, c’est moi qui l’ai joué. Puis, last but not least, je viens de finir l’écriture d’une pièce courte intitulée ZH qui paraît aux éditions Expression Théâtre, en décembre. Cette pièce m’a été inspirée par ce que je pense être à la base ou plutôt à l’origine du mécanisme sociohistorique du racisme. Je veux dire de cette construction de pensée de la différenciation hiérarchique des peuples. Comment en arrive-t-ton à décréter et à diffuser la croyance que certains sont en haut et d’autres en bas ? Comment un système de domination d’une part de l’humanité se met-il en place à des fins politico-économiques ? Comment la pensée populaire se construit avec l’idée qu’il y a quelque part des sauvages et, par conséquent, ceux qui considèrent les autres comme des sauvages seraient des êtres supérieurs. Et s’agissant de parler du zoo humain, je voulais le faire sous différents angles. Du point de vue de ceux qui se sont retrouvés exhibés dans les zoos, du point de vue de ceux qui les regardaient, du point de vue de ceux qui organisent les zoos et qui créent ce mensonge qui prend la forme d’un spectacle et du point de vue de ceux qui élaborent cette pensée, qui décident qu’on va prendre, faire appel aux scientifiques, les anthropologues, les ethnologues et les embarquer dans ce système de croyances en leur disant : il faut que l’histoire soit racontée de cette façon ! Et avec la mise en place de la vision hiérarchique que sont les zoos humains, l’enfant, assistant au spectacle du zoo humain, peut s’imaginer que lui, même lui, est plus intelligent  que le plus vieil adulte exhibé parmi les sauvages.

Christel Gbaguidi, Véronique Essaka-De Kerpel et Mohamed Guellati, Salon du Livre d’Art des Afriques #2, organisé par La Colonie, à Paris, 20 octobre 2018

La certitude de supériorité inculquée par les zoos humains, c’est-à-dire la fabrication de la représentation du sauvage, se conjuguent avec d’autres formes de mépris, comme le mépris de la condition féminine.
Oui, dans le sens où je fais quand même état dans cette pièce de l’utilisation du corps, de son érotisation, de l’exposition de la nudité des femmes et des hommes qui se retrouvent dans ces zoos. Je fais dire à un des personnages de ZH son corps nu, ses pieds nus et ceux en face qui le regardent et qui sont habillés des pieds à la tête. C’est un dispositif pour créer une différence ! Et, dans ces conditions, la recherche de la différence ne cherche qu’à hiérarchiser.

C’est une fabrication de l’Autre.
De bout en bout ! C’est une construction totale.

Véronique Essaka-De Kerpel et Kovo NSondé Miénandi, s’entretenant du livre Congo Tales: Told by the people of Mbomo de Pieter Henket, Salon du Livre d’Art des Afriques #2, La Colonie, Paris, 20 octobre 2018

Pour en revenir à l’adaptation de Médée que vous travaillez, qu’est-ce qui vous intéresse dans cette figure ?
Chez Médée, ce qui m’intéresse c’est vraiment l’idée de la libération de la femme. J’ai l’impression que dans mon parcours artistique, il y a toujours eu cette réalité, ce côté-là. J’ai eu envie de mettre en avant les comédiennes, de mettre en avant les figures théâtrales féminines parce que je trouve qu’elles sont beaucoup décrites, les femmes, mais souvent par des hommes et avec un regard assez machiste ou patriarcal ou instrumentalisant ou chosifiant. En ce qui concerne Médée, je voulais la présenter autrement… Certes, on peut parler de monstre, mais au sens, disons, extraordinaire du terme, car pour moi, elle n’est pas une femme extraordinaire, en soi. On peut aussi la voir, comme une femme qui décide de prendre sa vie en main, qui décide de se ressaisir de son identité et d’accéder à sa liberté.

Véronique Essaka-De Kerpel, dramaturge, comédienne, metteure en scène, co-directrice de la compagnie Volubilis, Salon du Livre d’Art des Afriques #2, organisé par La Colonie, à Paris, 20 octobre 2018

En vous écoutant, je pense à la célèbre Nzinga du royaume de Ndongo et du royaume de Matamba, dans l’actuel Angola, qui est une souveraine dotée d’un sens politique remarquable. Pourrait-on comparer Médée à une telle femme et à d’autres dont l’histoire dit qu’elles sont capables de transgresser les normes, qu’elles ont une sorte de démesure en elles ?
Oui, on pourrait la comparer à cette reine et à bien d’autres…

Les actes de Médée, les trouverait-on aussi monstrueux s’ils étaient commis par un homme ?
C’est ça ! Il y a quelque chose de mystérieux dans la femme. L’autre jour, j’en parlais avec quelqu’un, lui disant que le mystère de la femme tient à sa posture corporelle. Tant que les primates se déplacent à quatre pattes, le sexe des femelles est visible. Mais, avec la bipédie, on ne voit plus rien. Donc, à jamais, la femme sera mystérieuse.

De la station debout résulte le dérobement de ses organes intimes…
Oui, le mystère naît de là : on ne voit pas ce qui se passe. Et de ce mystère naît tout le temps une question, et aussi une crainte. Ce qui en fait un personnage, une réalité un peu étrange. Je pense que les femmes ont raison d’être mystérieuses. Il faut garder le mystère, il ne faut pas l’épuiser, mais en même temps, ça n’en fait pas des monstres. Donc, j’ai envie de travailler ces figures féminines qui arrivent à des extrémités, poser des actes extrêmes : le fratricide, le régicide, l’infanticide, mais en imaginant que ça peut s’expliquer. Il peut tout à fait y avoir une raison. Une raison qui est extrême, mais qui fait sens.

Christel Gbaguidi, Véronique Essaka-De Kerpel et Mohamed Guellati, Salon du Livre d’Art des Afriques #2, organisé par La Colonie, à Paris, 20 octobre 2018

Les figures féminines que vous explorez sont confrontées à des alternatives infernales. C’est : coupe ta main droite ou coupe ta main gauche…
C’est ça ! Bon, je n’ai pas lu toute la littérature inspirée par la figure de Médée, néanmoins, mon sentiment est que, souvent, elle est juste l’occasion de parler d’un monstre. Je me rappelle d’un auteur qui a écrit : oui, j’adore les monstres de théâtre, c’est pour ça que j’ai eu envie d’écrire sur Médée 

Véronique Essaka-De Kerpel et Kovo NSondé Miénandi, s’entretenant du livre Congo Tales: Told by the people of Mbomo de Pieter Henket, Salon du Livre d’Art des Afriques #2, La Colonie, Paris, 20 octobre 2018

C’est la représentation de la folle furieuse ou folle à lier…
Exactement ! Et il y a aussi l’autre point de vue qui donne l’impression d’entendre : regardez comme nous les hommes, nous pouvons être aimés jusqu’à rendre une femme folle. Ces perspectives m’ont tellement dérangée ! L’esprit peut être tellement formaté, tellement colonisé par les schémas patriarcaux qu’on se retrouve aussi avec des femmes décrivant Médée, comme une folle furieuse qui ne sait ce qu’elle fait, qui est juste mue par une passion destructrice et qui, par vengeance, tue ses enfants. Outre que je pense qu’il y a autre chose à raconter, dans un personnage comme Médée, ce qui m’intéresse, c’est de parler de la femme. Médée, pour moi, raconte que, pour pouvoir être un être libre, il ne faut pas être emprisonné par le statut de sœur, de fille, d’épouse et de mère. Ça ne veut pas dire qu’on doit tuer la sœur, la fille, l’épouse, la mère en soi, non, ce n’est pas du tout ça ! Juste, on ne doit pas être emprisonnée par ces schémas ou ces conditions-là… On peut être dans ces schémas, mais il ne faut pas qu’ils deviennent une prison. On ne peut pas se contenter de ces seuls points de vue, la voix des femmes est bien plus riche…

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, je vous invite à écouter un extrait de Médée ou l’envol le nouveau texte de Véronique Essaka-De Kerpel en création :
« Avez-vous déjà aimé ?
Vous êtes vous déjà abandonné à l’amour ?
Moi, je me suis abandonnée à lui, Jason, entièrement, jusqu’à l’absence, la mienne…
J’étais jeune, par ma tante j’étais initiée aux mystères.
J’étais le bouton de la fleur et la fleur éclose en même temps.
Je sais les secrets…
Mais de ce que mon corps a ressenti pour lui, mon être ne savait rien.
Rien ne m’y avait préparé.
Sa présence devant moi a été le début de mon ravissement… »

On se quitte sur l’Afrique élégance de Rokia Traoré ici, enjoy ! Soyez aussi joyeux que possible, sûr, cette joie est la résistance créative du quotidien.

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