coups de tête

Je suis vivant de Kettly Mars

De quelles destructions intimes les fous et les non-fous sont-ils le réseau de non-dit ?

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Le 14 décembre dernier, la suisso-gabonaise Bessora, l’haïtienne Kettly Mars et la rwandaise Scholastique Mukasonga étaient invitées par Bozar, à Bruxelles, dans le cadre d’une conférence intitulé Être écrivaine : des mots et des maux.

Bessora, Kettly Mars, Scholastique Mukasonga, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Bessora, Kettly Mars, Scholastique Mukasonga, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
Geneviève Damas, Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Geneviève Damas, Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

Interrogé par l’écrivaine belge Geneviève Damas, le trio a livré sa vision de la vocation d’écriture.

Une chic occasion de reparler de Kettly Mars. Dans l’article du poème Résistances, j’ai dit avoir apprécié Saisons sauvages et Fado, deux romans puissants et troubles dans lesquels elle donne corps à des figures de femmes transgressives, aussi tangibles qu’insaisissables tant la force de leurs désirs est ambivalent.

Avec Je suis vivant, la romancière poursuit son exploration des profondeurs ambiguës de la conscience individuelle et sociale, haïtienne, mais pas que…

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Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

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Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, voilà comme s’inaugure la captivante histoire chorale : Alexandre est schizophrène et pensionnaire depuis une quarantaine d’années d’une institution psychiatrique : Je n’ai jamais dit un mot, je ne parle jamais. Presque jamais. Des fois je réponds « bonjour », mais je ne sais jamais laquelle des voix parle pour moi. (p. 12)

Mais ne sachant pas faire face à l’épidémie de choléra sévissant en Haïti, l’institution renvoie Alexandre dans sa famille. Une famille Bernier atterrée par la mise en demeure d’organiser, en deux jours, l’accueil du fou mutique qu’insupportent les chants d’oiseaux « comme une décharge électrique » (p. 45), et d’autres obsessions singulières :

Les yeux sont revenus dans les murs. Ils vont nous bouffer, des yeux avec des dents. (p. 36)

Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

Or cet imprévu ne survient-il pas dix mois après le séisme dévastateur qui a frappé la capitale Port-au-Prince et sa région et un an après le décès du patriarche Bernier ? Francis, le juriste, l’homme de loi dont l’autorité subsiste tel un spectre toujours craint, personnifiant peut-être aussi la dictature ancienne qu’il a, pourtant, haïe pour des raisons éthiques et parce que celle-ci lui a ravi son fils préféré qui est une sorte de double en creux du despotisme paternel, comme son fruit démantelé par le trop-plein d’attentes et d’injonctions infernales, car avant d’être fou, avant de devenir le cauchemar autistique de ses proches, Alexandre était un être prometteur, brillant et imaginatif, un fils chéri, un frère adoré, même dans la détestation…

Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

Première à se ressaisir, la veuve et la matriarche de quatre-vingt-six ans, Éliane, organise l’installation de l’innommé à Fleur-de-Chêne : Ils préféraient ne pas y penser ni en parler, une façon de conjurer l’impossible possible. (p. 15)

Mais Éliane : est-elle encore la mère d’un vieil homme ? (p. 42)

Le fief des Bernier : Fleur-de-Chêne est ce que le créole appelle lacou, entendez « la cour », c’est-à-dire un groupement de maisons habitées par une famille et ses alliés. La propriété propre et apparemment paisible se situe dans un quartier chic bidonvillisé par une multitude de rescapés du tremblement de terre de janvier 2010, dont la survie, dans la promiscuité des tentes et des ruines, a des allures de siège aux yeux des résidents de l’îlot arboré. Tableau des inégalités structurelles, le havre de Fleur-de-Chêne raconte la grandeur passée de la bourgeoisie et le privilège présent : le luxe de l’espace épargné dans une ville où, à la destruction des bâtiments, s’additionne une pression insoupçonnée de l’opinion publique internationale, l’afflux de l’essaim d’ONG en quête de logement à tout prix.

Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Kettly Mars, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

Fleur-de-Chêne est aussi l’épicentre des déflagrations psychiques de vies marquées par la tyrannie des Duvalier père et fils et le chaos politique ayant suivi la chute du régime : la doyenne Éliane et de ses quatre enfants, donc, dans l’ordre de naissance, Marylène la peintre, Alexandre le fou que Grégoire, le second fils ou l’enfant moyen, a remplacé par la force des choses et pour finir la belle et vaine Gabrielle, l’éternelle cadette ou petite poupée rousse de la fratrie. À ce quintette, s’ajoutent les conjoints de Grégoire et de Gabrielle, et des petits-enfants reconnus et inconnus.

Il y a également la demi-douzaine de gens de maison, au service des maîtres et aussi au spectacle de leur quotidien et de l’inquiétude suscitée par le retour d’Alexandre, que le personnel ne partage pas, puisque, à l’exception d’Ecclésiaste embauché pour s’occuper du fou, les réticences font vite place à la familiarité, de sorte que le petit studio, où Alexandre essaye de trouver ses marques, devient leur point de ralliement et de détente. Et on comprend que d’être issus du peuple, les domestiques font preuve d’une sympathie pragmatique contrastant avec les jugements angoissés de leurs patrons. On peut y voir à la fois les étroitesses de la mentalité bourgeoise et les stigmates mémoriels de l’effroyable période dictatoriale dont la voix intérieure d’Éliane restitue la cruauté piégeant les êtres dans le labyrinthe crépusculaire des compromissions, terreurs et lâchetés.

Kettly Mars lisant Je suis vivant, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Kettly Mars lisant Je suis vivant, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

La dernière venue dans l’univers de Fleur-de-Chêne est une jeune intruse sensuelle, aux tenues colorées et affriolantes : Norah qui devient le modèle de Marylène, la peintre troublée par la beauté éclatante de la rescapée du séisme qui ment comme elle respire ou plutôt veut s’en sortir, en l’occurrence, avec audace compréhensible. La vision émouvante que Norah offre d’Alexandre témoigne de l’intelligence populaire dont l’injustice systémique réprime et nie le talent.

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Ce point de vue me fait penser la réflexion de Marie Vieux-Chauvet au début d’Amour, Colère et Folie, réédité chez Zulma :

La misère, l’injustice sociale, toutes les injustices au monde, et elles sont innombrables, ne disparaîtront qu’avec l’espèce humaine. On soulage des centaines de souffrances pour en voir éclore des millions d’autres. Peine perdue. Et puis, il y a la faim du corps et celle de l’âme ; celle de l’intelligence et celle des sens. Toutes les souffrances se valent. L’homme, pour se défendre, a cultivé sa méchanceté. Par quel miracle ce pauvre peuple a-t-il pu pendant si longtemps rester bon, inoffensif, hospitalier et gai malgré sa misère, malgré les injustices et les préjugés sociaux, malgré nos multiples guerres civiles ?

Quant à la voix intérieure du fou qui dit : je vois tout, je comprends tout, elle est tout simplement bouleversante, riche de surprises palpables et d’empathies qui laissent entendre la clairvoyance de la conscience démente. En d’autres termes, que le délire est la langue étrangère de la conscience dissidente appliquée à ciseler et astiquer sa vérité.

Structuré en courts chapitres introspectifs qui mêlent vécus présents et brides du passé, voire des miettes mal assemblées, Je suis vivant est un texte d’une efficacité captivante, servi par une langue fluide, heureusement dénuée de pruderie, de poétisation superflue et de saupoudrage folklorique.

Kettly Mars dédicaçant, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Kettly Mars dédicaçant, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

Avec une touche d’humour et une acuité critique jamais accablante, car sobre et sensible en son constat du mal qui ne la fascine pas, la plume de Kettly Mars dépeint les drames et les blessures du microcosme des Bernier qui est la mise en abyme de la terre d’Haïti participant de dynamiques sociales et sexuelles d’un autre siècle. Partant du tabou de la folie, la mosaïque des voix exprime les impensés des carcans traditionnels : les hiérarchisations des conditions bourgeoises et populaires, urbaines et rurales, des rôles dévolus au féminin et au masculin, du prestige professionnel que reproduit l’ordre établi de la famille, tout aussi pyramidal. Comment s’accommoder d’un moule dans lequel il s’agit moins de vivre et d’aimer que de se soumettre et pâtir ? moins d’éduquer l’enfance que de la dresser, opposer, à son désir de vivre et son aspiration à la liberté, une discipline excessive, un surcroît d’entraves que chaque effort de résistance juvénile resserre davantage, comme les fils d’une toile d’araignée engluant dans toujours plus de solitude, de suspicion, de silence, de souffrance…

Nous devenions suspects, de nous-mêmes et des autres. (p. 65)

L’adolescent solaire dont la trajectoire aussi limpide qu’énigmatique rappelle la chute d’Icare ou de Lucifer, cet ange qui a mal tourné, oui, Alexandre, avait-il d’autres issues, d’autres libertés que les méandres folie ?

Je hurle. Même si vous n’entendez pas, je hurle comme un loup monté sur le toit de cette maison qui veut me broyer, comme un chien sauvage qui est prisonnier des hommes. On m’a brisé les dents. Mon corps pèse lourd, mes jambes sont si lourdes, je traîne des pieds. J’ai peur. (p. 45)

Quoi qu’il en soit, à la claustration dans la démence et l’internement dans l’asile psychiatrique d’Alexandre répond le long exil à l’étranger de Marylène tentée par la spirale de l’autodestruction. L’artiste migraineuse à fleur de peau est aussi malade de la négation de la figure paternelle qui n’avait d’yeux que pour le potentiel du frère, le petit mâle. Mais comme Nirvah dans Saisons sauvages, comme Anaïse dans Fado, Marylène, qui « nourrissait tant de chaos en son âme » (p. 62), est une héroïne de la liberté paradoxale qui fait mentir les prédictions déterministes.

Kettly Mars lisant Je suis vivant, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles
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Kettly Mars lisant Je suis vivant, le 14 décembre 2016, Bozar, Bruxelles

La gravité des incompréhensions, des faux-semblants et des secrets n’empêche pas ce roman d’être relativement lumineux. En éjectant la famille Bernier des rails de l’habitude, le retour du fou ébranle un équilibre dont personne ne réfléchissait l’immobilisme de façade, dissimulant le stock de replis comateux, donc de désirs inassouvis. La nécessité d’accueillir Alexandre réveille la part d’ombre fuie quatre décennies durant. De page en page, se dessine l’invention d’une voie salutaire pour tous dans la possibilité du face-à face avec l’inavouable et les démons de la peur, du ressentiment, de la honte, de la culpabilité… L’esquisse de ce mouvement libérateur prête au roman une dimension universelle. Bien moins régionaux ou retardés qu’il n’y paraît, les maux de la famille Bernier, qui se confondent avec les difficultés de la famille Haïti, racontent l’humanité devant faire avec la tresse serrée des tourments privés et collectifs.

Je me suis dit : est-ce trop extrapoler que d’imaginer en la propriété de Fleur-de-Chêne cernée par la masse des pauvres la division du monde en Nord et Sud, en zones riches à imiter et zones pauvres à aider ? Pas tant que ça, si l’évidence géographique trompeuse occulte la similarité des précarisations aux quatre coins du monde, masque que la quantité de destins brisés, avilis, opprimés n’a jamais été un accident, mais le produit de l’obscénité sociopolitique du capitalisme ultralibéral. Cette perversion idéologique polymorphe dont Haïti est un des creusets historiques, n’est-elle pas une fabrique sorcière d’injustices à grande échelle, de frustrations, colères, impuissances, discriminations, inégalités, exclusions… ? Dans combien de pays, les classes populaires se sentent comme des orphelins abandonnés et méprisés des autorités ? Et le mécontentement des classes moyennes ? Leur désaffection pour le système politique en place n’entérine-t-elle pas les analyses d’Howard Zinn ?

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Ce sont les travailleurs blancs, ni riches ni pauvres mais insatisfaits de l’insécurité économique, mécontents de leur travail, inquiets pour leur environnement et hostiles au gouvernement — une combinaison de racisme et de conscience de classe, de mépris pour les pauvres et de méfiance vis-à-vis des élites et, de ce fait, ouverts à toutes les solutions qui se présenteraient, à gauche comme à droite. (Une histoire populaire des États-Unis, éditions Agone, p. 753-754)

C’est sur le terrain des peurs, des pessimismes et des fiertés offensées que prolifèrent les voix envoûtantes des nouveaux hommes forts, dont les discours nostalgiques vantent le rejet de l’autre, les mérites des fictions identitaires et du retour à une morale sexuelle asphyxiante… Rien à voir avec Kettly Mars que je vous invite à consulter le website.

Jean-Michel Basquiat, Sans titre, 1981, pinterest.com
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Voilà, quittons-nous avec All the madmen de David Bowie qui dit : Don’t set me free, I’m as heavy as can be.