coups de tête

Qu’est-ce que la sensure de Bernard Noël ?

De l’outrage aux bonnes mœurs à l’outrage aux mots

Bernard Noël a reçu le Grand Prix de Poésie de l’Académie française 2016 pour l’ensemble de son œuvre poétique. C’est l’occasion de revenir sur Le Château de Cène et la notion de sensure qu’il a forgée suite au procès pour outrage aux bonnes mœurs. 

Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, Galerie des Offices, Florence, commons.wikimedia.org
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Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, Galerie des Offices, Florence, commons.wikimedia.org

« Belle à en mourir : quelqu’une vous at-t-elle un jour arraché ces mots ? L’absolu marchait vers nous enveloppé d’une chevelure rousse ; il avait un visage à réveiller les dieux et des seins qui mettaient de l’intelligence dans nos mains. Le triangle bouclé était le point de gravité de ce corps, que chaque pas rendait plus admirable, car sa démarche accentuait sa grâce en l’accordant à l’air, à la nuit. La beauté à ce comble est à la fois si vive et si entière qu’elle se propage ; soudain le monde change, ou bien l’œil voit le fond, et l’harmonie n’est plus un mot. » Bernard Noël, Le Château de Cène, pages 16-17, éditions Jean-Jacques Pauvert, 1975.

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Le Château de Cène est une ode d’un lyrisme priapique inégalité à la virilité hétérosexuelle. Les quelques parenthèses homosexuelles restant anecdotiques, la femme est le désir du narrateur qui bande et fout tout au long des pages, comme dans un rêve sans fin ou une sorte de songe païen intemporel qui participe de la logique de l’installation sérielle au sens de l’art contemporain. Mais quel est l’intérêt de cet exercice de style sexuel écrit en trois semaines et publié en 1973 ? L’auteur ambitionnait de combattre les injonctions de l’autocensure, de la pudeur, de la poésie poétisante, du style policé qui sont autant de viol de la conscience et de limitation de l’expérience intérieure. Bref, il désirait renaître à l’écriture, en fossoyeur du bon goût.

Edward Weston, White radish, pinterest.com
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« Chier : jusqu’à quel âge n’ai-je pas osé dire ce mot ? Et combien d’autres mots interdits ? Tous les mots du corps. Le bon goût est l’un des gendarmes de la morale. Il l’a sert. Il la serre autour de la gorge et sur nos yeux. Le bon goût est une autre façon d’accommoder d’oubli la mort des autres. » (p. 166)

Edward Weston, Pepper n° 30, sothebys.com
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Edward Weston, White radishes
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Edward Weston, White radishes

Enterrer le comme il faut, prêter sa voix au cul : voilà une ambition qui, somme toute, inspire la sympathie ! Sauf que le talent hallucinant, la puissance de la révolte, la vitalité emportant le lecteur, c’est surtout la banalité accablante, le conformisme mortifère, l’endormissement de la conscience que Bernard Noël parvient à enterrer. Tout est dit, tout est toujours dit, répété, incarné, matérialisé, présent et haletant, et surtout insensément imaginatif. Démesuré ! Mais a choqué le viol par les chiens qui, pourtant, personnifie nt les guerres, les exterminations, la torture, les horreurs des violences coloniales dont Bernard Noël n’en peut plus d’être le témoin. Alors le ministère public se charge de ramener le poète à l’ordre des choses de la médiocrité. Le Château de Cène vaut à Bernard Noël un procès pour outrage aux bonnes mœurs. À la suite de ce procès, encouragé par son éditeur, il écrit, en 1975, un texte intitulé L’Outrage aux mots

« Un ancien déporté m’a raconté : Un soir, sur la place du camp, des milliers de Juifs étaient rassemblés. On allait les échanger contre des camions. Mais rien ne venait. Le silence. La neige. Longtemps. La neige. Longtemps. Tout à coup, un cri. Tous à la fois criaient. Et il a imité ce cri. Un souffle rauque et interminable. J’ai vu. Oui, j’ai vu. Le désespoir neigeait. J’étais glacé. Un cri mimé ; un cri que j’ai entendu. Le même froid. Et à cet instant, je comprends pourquoi il n’y a pas d’indignation possible à l’instant même où retentit le cri à la mort d’un humain que d’autres humains maltraitent ; il n’y a que le saisissement froid de l’horreur, et cela ne parle ni ne se parle. Après vient la colère, la révolte, mais comment dirait-on ce cri ? Et si on pouvait encore le crier, quel froid — celui de la mort. La révolte nous réchauffe : elle nous fait revenir de la mort. La révolte rature la mort. La révolte agit ; l’indignation cherche à parler. Seulement, depuis le fond de mon enfance que de raisons de s’indigner : la guerre, la déportation, la guerre d’Indochine, la guerre de Corée, la guerre d’Algérie… et tant de massacres, de l’Indonésie au Chili en passant par Septembre Noir. Il n’y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois, où le vocabulaire de l’indignation est exclusivement moral — or, c’est cette morale-là qui massacre et fait des guerres. Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue. » L’Outrage aux mots, pages 162 -163

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La sensure est une notion construite dans un contexte d’oppression capitaliste. Le poète  dit : La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l’absence de censure, mais a constamment recours à l’abus de langage. (p. 174)

La tolérance du pouvoir bourgeois est le masque d’une violence oppressive et efficace. La sensure, tout en sauvant les apparences, déplace le lieu de la censure en un endroit inaperçu où l’abus de langage violente la langue en la dénaturant, dévitalisant, délitant, privant de sa substance vive, organique, subtile… Par l’abus de langage, le pouvoir bourgeois se fait passer pour ce qu’il n’est pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir « humain » (p. 174)

Bernard Noël écrit que cette privation de sens est un lavage de cerveau subtil qui s’opère à l’insu de sa victime dont l’absence de liberté n’est pas la privation de parole mais de sens :
La liberté d’expression est évidemment dépendante de l’état de la langue. Apparemment, je peux dire ce que je veux, mais en réalité je ne peux le faire que dans les limites de cet état — état que l’usage courant de la langue nous dissimule. (p. 175)

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L’ambiguïté pointée c’est que l’abus de langage pourrit, gangrène, dégrade le sens de façon à ce que l’impensé en tant qu’objet désirable  de pensée devienne impensable. Donc où la censure agit à travers nous contre les mots, la sensure, qui agit sur nous à travers les mots, agit par ailleurs sur les mots avec un effet de sensure : elle oblitère leur signifiant, c’est-à-dire leur matière, leur corps. Ainsi découvre-t-on que l’ordre moral vise à raturer en tout être, en toute chose, sa matérialité.

L’ordre moral est moins obtus qu’on serait tenté de la croire. L’ordre moral, c’est l’ordre de l’esprit, constate Bernard Noël qui cherche le renouvellement de lui-même du côté d’une écriture irrécupérable, dont le mauvais genre va faire de lui un bougnoul de la littérature (p. 178). N’oublions pas le contexte : la guerre d’Algérie s’est achevé treize ans plus tôt et puis, il est vrai, que durant son procès pour outrage aux bonnes mœurs, le prévenu avait tenté de dire au président du tribunal pourquoi il était là : […] à la suite de quelles violences de l’armée, de la police et des institutions, non seulement sur moi, mais sur mon langage. (p. 165)

Mais on a juste considéré qu’il avait besoin de se défouler :
Et puis la comédie commence, non pour défendre un principe, mais pour démontrer, trois ou quatre heures durant, que je suis un bon écrivain, donc un écrivain inoffensif. Et j’écoute, accusé devenu complice de son accusation. (p. 166)

Edward Weston, Cabbage leaf, San Francisco Museum of Modern Art, sfmoma.org
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Intolérable complicité avec le système d’oppression capitaliste qui le laisse s’exprimer, mais réduit à néant la portée de sa parole, en le traitant comme un animal domestique fantasque et indocile :

Edward Weston, Winter squash, 1930, artnet.com
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Dans le contexte de l’ordre, on ne peut, en dialoguant avec cet ordre, que le servir. Même quand j’essayais de dire au juge mon indignation, je la trahissais. Il aurait fallu n’être là qu’un corps — l’un de ces corps que censure tout ordre moral. N’être qu’un corps, et simplement chier là, devant le président. (p. 166)

Bernard Noël, wikipoemes.com
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Après le procès, d’accusé le poète se fait accusateur. Le devenir bougnoul, sa profession de foi d’endosser une altérité irrécupérable par l’ordre établit, qui commence avec l’ordre de l’esprit, le tourne vers ce que la société rejette : la pornographie, l’obscénité, les viscères, les organes sexuels, en somme, les bas morceaux sous la ceinture…

Edward Weston, Nude, 1925, artnet.com
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[…] Est-il un vivant qui se contente de l’esprit ? Et qui puisse penser autrement qu’avec son corps ? (p. 184)

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, je vous propose  La mauvaise réputation de Georges Brassens interprétée par l’énergique, charismatique, magnétique chanteuse et actrice franco-camerounaise Sandra Nkaké.

Une réflexion au sujet de « Qu’est-ce que la sensure de Bernard Noël ? »

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