entretien compris

Interview de Benoit d’Afrique

De la poésie en revue et en recueillement

Benoit d’Afrique au salon du livre de Paris, mars 2018

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, c’est, en mars dernier, au Salon du livre de Paris, que j’ai fait la connaissance du poète haïtien Benoit d’Afrique qui vient de publier son premier recueil poétique L’enfant n’est pas mort, paru aux Éditions Z4. 

L’enfant n’est pas mort, Benoit d’Afrique, Éditions Z4

Les vagabonds sans trêves : Pour le jeune poète que vous êtes, l’aventure éditoriale ne commence pas avec la parution du recueil L’enfant n’est pas mort ?

Poésie en Liberté 2016, Éditions Bruno Doucey

Benoit d’Afrique : Non, l’aventure commence par le Prix Poésie en Liberté 2016 qui est apprécié en Haïti où la poésie est un art estimé, très populaire. Je suis arrivé deuxième de ce concours international de la francophonie, dont les Éditions Bruno Doucey ont publié les textes des lauréats. Et, je n’ai eu de cesse, alors, d’approfondir la pratique poétique. J’ai participé à des publications collectives ici, en France, en étant conseillé, encouragé par des poètes comme Bruno Doucey, Makenzy Orcel et James Noël. 

Benoit d’Afrique et le poète et éditeur Bruno Doucey, Salon du livre, 16 mars 2016

Dans un cheminement créatif, croiser des voix d’une telle qualité, c’est précieux !
Évidemment ! Et comme je crois que le soutien offert est à charge de réciprocité ou de bienveillance, je suis en train de créer, avec l’artiste-photographe réunionnaise Coralie Gracienne, une revue qui s’appellera Sud-Altern.

La photographe Coralie Gracienne, co-fondatrice de la revue Sud-Altern, facebook.com

Cette initiative naît de l’évidence que, dans la vie, il faut qu’on vous aide. Moi, j’ai été aidé ! Bien que la poésie soit un art estimé en Haïti, n’empêche, certains poètes et poétesses sont dans l’ombre et n’ont pas assez l’occasion d’extérioriser leur talent. Il s’agit de montrer qu’il n’y a pas que les poètes dont tout le monde connaît le nom. Il n’y a pas que les plumes reconnues. La philosophie de la revue Sud-Altern est d’offrir un espace de manifestation, créer un carrefour permettant aux jeunes de se déployer et d’assurer la relève…

Benoit d’Afrique aux côtés d’Hubert Haddad, romancier, poète et rédacteur en chef de la revue de littérature et de réflexion Apulée, Salon du livre de Paris 2018, facebook.com

La relève dans un genre majeur. Pas seulement essentiel pour Haïti, mais pour le monde, pour le nous du monde ?
Tout à fait ! La première publication de Sud-Altern est prévue pour juin. Comme cette année le thème de la manifestation Le Printemps des poètes était l’ardeur, on a proposé l’ardeur et un thème libre. La limite du nombre de textes est dix. C’est le nombre maximal d’envois. La revue sera distribuée en France, à l’île de La Réunion et en Haïti, bien sûr… L’objectif est d’envoyer aux participants vingt exemplaires. Tous les participants auront en main leur œuvre au milieu de celle des autres. C’est gratifiant ! C’est tangible ! On est concrètement soutenu dans l’idée qu’on a un talent. Grâce à la revue Sud-Altern, on sera relié avec d’autres poètes. Le but est de favoriser les dialogues entre les talents. Je tiens à le redire, l’initiative trouve sa source dans l’aide que j’ai reçue, les conseils, notamment de Makenzy Orcel qui a été le mapou, le potomitan

Le poète et écrivain Makenzy Orcel et Benoit d’Afrique, Salon du livre de Paris, 16 mars 2018

Potomitan, on connaît, c’est ce que des femmes sont fatiguées d’être, mais mapou ?
En créole haïtien, le mot désigne un arbre énorme, de très grande dimension poussant chez nous…

Le poète et écrivain James Noël et Benoit d’Afrique, Salon du livre de Paris, 15 mars 2018

D’accord, maintenant, je vois. En français, c’est le fromager qu’on trouve aussi ailleurs dans la Caraïbe… Déjà pour les Amérindiens, c’était un arbre sacré.
En Haïti, on emploie le mot mapou pour qualifier l’importance, l’envergure ou la bravoure de quelqu’un. De quelqu’un qui est un pilier, un tuteur. Comme l’a été pour moi Makenzy Orcel. Et aussi James Noël et Bruno Doucey.

James Noël, Benoit d’Afrique, Makenzy Orcel, Salon du livre de Paris, 15 mars 2018

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, Benoit d’Afrique est le nom de plume de Carl Withsler Benoit qui est originaire des Gonaïves, ville de l’écrivain Jacques Stephen Alexis (1922-1961), médecin, opposant à la dictature de Duvalier, auteur du Compère général soleil (1955), Les Arbres musiciens (1957), L’Espace d’un cillement (1959), Romancero aux étoiles (1960). Et les éditions Zulma viennent de publier L’étoile Absinthe, suivi de Le léopard.

Benoit d’Afrique à l’inauguration du Salon du livre de Paris, 15 mars 2018

Le premier recueil de poésie de Benoit d’Afrique L’enfant n’est pas mort est un tombeau à la mère : Carline Alcima.
Ô maman, aujourd’hui te voilà allongée et grandement solitaire
Toute morte, toute pâle étendue dans le grand dortoir (p. 8)

Peu importe l’âge de celui à qui la mort ravit la mère. Privé de la figure maternelle qui l’aime et qu’il aime, le corps est, d’un coup, abattement centenaire et le cœur jeune enfant  désolé. A fortiori, quand la mère – qui, selon la croyance vaudou, a pris sa retraite de l’autre côté (p. 39) – a eu une influence décisive sur la sensibilité, c’est dire qu’elle a accouché deux fois l’enfant, a donné naissance au corps physique et à la conscience du jeune poète.
Aujourd’hui me voici sans inspiration, sans mère
Sans but d’exister, sans raison d’être(p. 8)

À Paris où il habite, sans la chaleur mère, le poète chancelle sous l’assaut d’un chagrin abyssal :
Je suis à bout de larmes (p. 45).

Une épreuve à ténèbres…
Je suis bien l’enfant qui se recherche aux tréfonds des cataractes
L’enfant qui porte sur sa tête la capuche de l’épreuve (p. 43),

Une expérience de fin du monde dont la forme est monologuée, affectueuse et affligée, nue et nomade.
J’erre seul au milieu des mots mélancoliques
Sur les pages de ma vie sans vie. (p. 45)

L’état de l’âme aux prises avec l’irréparable, autrement dit, le désarroi du deux fois exilé saisi par le sentiment de n’être presque rien – qu’un reste errant, dérisoire et périssable – compose un nocturne mélancolique. Sur fond de quotidien prosaïque, s’entend l’universel humain : l’angoisse métaphysique de la mort.
Je suis l’enfant carcasse
Qu’on a laissé au coin du soir (p. 43)

L’endeuillement est mouvement de retour sur soi intense, est exil du corps et de l’âme qui lamente dans le mausolée de la mère et s’adresse aussi à la femme aimée, la petite nièce, la femme amie et confidente, sorte d’autre mère… La voix introspective s’égare dans le patois de la hantise, erre dans le doute et l’irréel :
Escorté de ses deux amis :
L’abandon et la solitude (p. 38)

Le père n’est pas, n’a jamais été présence : « ma mère est mon père ». Du deuil-plongée en solitude diamétrale l’ardoise est longue d’ennui, froide du fardeau de la fatigue. Le désabusement répond à la fidélité de l’absurde.
L’enfant n’est pas mort
L’absence de sa mère hurle peut-être dans son âme fêlée
Mais il est là
Il est tout simplement las (p. 45)

L’affliction lyrique et ivre d’elle-même n’en est pas moins sincère, recueillement ardent se muant en promesse votive à la morte.
Sur la terre comme au ciel
J’oindrai ton nom avec mes couplets attendris
Tu seras ma muse
Tu demeureras toujours ma mère. (p. 49)

Benoit d’Afrique, Paris, avril 2018, facebook.com

Celui qui porte haut et son nom et sa perte douloureuse, celui qui rapporte les paroles vives de la défunte, l’orphelin poète donc se voue au souvenir sublimé de la figure maternelle. Au vrai, à sa magie créatrice. Écrite.
Considère ton sang
Comme étant son encre (p. 52)

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, on se quitte sans quitter la veine mélancolie avec The Ruminative Gap du Uncommon Deities project.

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