coups de têteet moi émois et moyes

Où n’est pas entendu le parent conscient des discriminations

Voir, ou ne pas voir, telle est la question de la conscience sociale

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Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, ça se passe en 2010, à Bruxelles, dans une famille belgo-française. Appelons Liberté la mère qui a la peau et les cheveux clairs, Fraternité le père à la peau foncée, Égalité leur mignonne fillette métisse de deux ans.

Peu après son entrée à la crèche, Fraternité s’inquiète : pourquoi l’attitude de l’enfant a changé ? La petite Égalité, d’un naturel heureux, est de mauvaise humeur et parle de façon brutale à ses poupées et ses peluches qu’elle frappe. Le matin, elle refuse de retourner à la crèche.

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L’agressivité soudaine de la petite est signe, pour le père, qu’on se conduit mal avec elle. La mère n’est pas d’accord : Liberté pense que l’enfant  peine à s’habituer au nouvel environnement . Le père insiste, parle d’agression et de racisme, mais la mère n’a pas l’impression d’un problème de cet ordre. Les semaines passent, sans que l’attitude du bout de chou ne s’améliore.

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Jusqu’au jour où la grand-mère maternelle va la chercher à la crèche et surprend les deux assistantes. Ignorant que la dame âgée blanche est la grand-mère d’Égalité, le duo tient des propos racistes sur la petite. 

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La fillette est aussitôt mise dans une structure de garderie. Plus tard, le problème se repose à nouveau, lorsque Égalité a sept ans et revient peinée de l’école primaire : on lui a dit qu’elle est laide, parce qu’elle est noire. La mère me confie alors qu’elle pensait le père un peu trop sensible à la question du racisme et, parfois, oui, peut-être, il exagérait ou surdramatisait.

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Liberté et Fraternité étant des personnes instruites et ouvertes d’esprit, qui assument leurs responsabilités parentales avec amour, ne m’importe pas de désigner des fautifs. Faire porter le chapeau aux individus permet de passer à côté de la dimension collective de l’affaire.

Je préfère m’attacher à la dynamique en jeu et me demander de quoi le malentendu est emblématique ?

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Du déphasage des points de vue éloignés au sens géographique du terme, puisque l’incompréhension entre Liberté et Fraternité naît de la perception différente des événements en fonction de la couleur de peau.

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On a beau avoir appris qu’on ne juge pas aux apparences, dans la vie quotidienne, être Noir et être Blanc ne sont pas des positions sociales équivalentes ou réciproques, car le Blanc et le Noir ne sont pas  des couleurs de peau. Alors que sont-ils ? Des concepts politiques rendant compte d’une organisation hiérarchisée du monde dont la conséquence est la valorisation des uns au détriment des autres : c’est la définition même du racisme. Blanc et Noir sont des archétypes ou des rôles que les présupposés culturels assignent, à la naissance, à chacun, tenu de, bon gré mal gré, s’y conformer plus ou moins. Pourquoi plus ou moins ? Parce que les individus interprètent le conditionnement selon leur personnalité, leurs moyens matériels, leurs aspirations religieuses et spirituelles, leur volonté d’autonomie par rapport aux valeurs dominantes, leur stratégie de réalisation personnelle, leur idée du bien-être…

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Comme les attentes sociales qui renforcent une image positive de soi ont le mérite d’augmenter le sentiment d’exister et de sécurité, la tentation est d’y adhérer sans quitter sa zone de confort. Et plus notre modèle est dominant ou majoritaire, moins nous sommes enclins à le remettre en question, prendre le risque d’en sortir et se dire : que deviennent ceux ne correspondant pas à mon modèle ? Comment entrer dans le moule quand l’idéal exige un genre en particulier, une couleur de peau, un type de sexualité, une tranche d’âge précise, une absence de déficience physique… ?

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L’adhésion au modèle, ça ne signifie pas que sciemment nous dévalorisons le non conforme en l’autre et en nous-mêmes, mais que nous baignons dans une atmosphère au sein de laquelle les représentations négatives associées aux identités collectivement fantasmées ne nous choquent pas plus que ça, elles font partie du paysage, la plupart du temps, elles semblent aller aller de soi. Quand il y a condamnation, celle-ci s’offre sur fond de banalisation des phénomènes de sexisme, homophobie, stigmatisation des pauvres et, bien sûr, de racisme. Et qu’on le veuille ou non, cette construction idéologique n’en reste pas moins une donnée culturelle vieille de quatre cents ans, qui rejaillit sur les relations familiales, amoureuses et amicales entre gens que je qualifie de pâles et de foncés, car alors l’idée de continuum chromatique me convient mieux.

Stik, Big Mother, on the side of Charles Hocking House, photograph: Joce Division, theguardian.com
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Stik, Big Mother, on the side of Charles Hocking House, photograph: Joce Division, theguardian.com

Liberté, la mère ne nie pas l’existence des discriminations liées à la couleur de peau, mais n’ayant pas été confrontée à ces difficultés personnellement, elle ne voit pas toujours bien ce qu’il faudrait voir et où il faudrait regarder. Or la lisibilité des manifestations du racisme est-elle si évidente ? Des tas de fois, le signe ne saute pas aux yeux candides. En fait, si, d’une façon ou d’une autre, l’éducation n’a pas offert les outils du décryptage et appris à être vigilant par rapport à certaines iniquités sociales, percevoir où se joue un phénomène systémique, appréhender sa subtilité, repérer l’oppression insidieuse ne va pas de soi.

The Fall of Man (2012), Stik, The Mooring, Townley Road/Beauval Road, London, SE22, photograph: Peter Falkner, theguardian.com
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The Fall of Man (2012), Stik, The Mooring, Townley Road/Beauval Road, London, SE22, photograph: Peter Falkner, theguardian.com

Autre élément essentiel : nous sommes peu ou prou accoutumés à accepter l’inégalité sociétale comme une fatalité quasi naturelle. D’aucuns croient même en l’existence immémoriale et instinctive de la logique de mépris dans lequel le faible est à la merci du plus fort, le pauvre du riche, le féroce du bon… Après tout, nous naissons et vivons au sein d’une culture où la subordination du féminin au masculin est l’ordre des choses. Un fait universel ? Oui, certains répondent, dont l’ethnologie, anthropologue féministe Françoise Héritier. Non, rétorquent d’autres citant les sociétés matrilinéaires des Akan (Ghana), Bribri (Costa Rica, Nord du Panama), Garo (Bangladesh, Inde), Minangkabau (Indonésie), Mosuo (Chine), Touaregs et Berbères (désert du Sahara).

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Il y a encore que la majorité dominante croit en son modèle de société. Dans sa propension, par conformisme ou non, à préserver sa conception de l’existence, elle a tendance à minimiser l’impact de ses normes sur les minorités et les individus atypiques. Ajoutons à cela que les médias s’ingénient à qualifier de « dérapages » des comportements odieux qui ne sont jamais expliqués, c’est-à-dire reliés au mécanisme des rapports sociaux. Ce n’est pas avec des raccourcis et des clichés réducteurs qu’on peut saisir de quoi il en retourne et évaluer l’action exorbitante des discriminations sur ceux qu’elles suivent comme une ombre cannibale qui les prive de l’exercice de leurs droits.

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Mais revenons à Liberté, la mère, qui n’a pas l’expérience subjective et objective de Fraternité, le père noir, autrement dit, appartenant à la catégorie des individus en butte aux dévalorisations et qui discutent entre eux, lisent des essais, des articles de presse, des romans, regardent des films, des documentaires et des œuvres théâtrales, vont à des conférences et des rencontres-débats… Il y a donc une asymétrie des expériences personnelles et des connaissances objectives entre le Blanc et le Noir. Seulement l’asymétrie des points de vue est non reconnue : le plutôt connaissant parle au plutôt ignorant d’égal à égal. Le conscient et l’inconscient sur un pied d’égalité, n’est-ce pas la pierre d’achoppement ? Pour faire une analogie, disons que c’est comme si, en tant que valide, je discutais, avec une personne en fauteuil roulant, de mobilité urbaine, en négligeant que sa compréhension des difficultés spécifiques au handicap est d’une qualité supérieure à la mienne. Ça relèverait, selon moi, d’un manque de considération et d’humilité.

Stik, Street art, Bristol, 2012
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Pour être franche, l’asymétrie non reconnue des points de vue est pénible à vivre. Le connaissant sait que ce qu’il perçoit est plus proche de la réalité du racisme et, par conséquent, de la solution. Mais le candide qui ne sait pas qu’il ne sait pas ou moins, impose son avis, donc, sa relative ignorance, alors, synonyme de problème persistant pour le proche noir à la recherche d’une issue.

Stik, Flight, Hoxton Square, Hackney, London, 2012, photograph: Dan Beecroft, theguardian.com
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Comment rétablir une communication sereine entre intimes ? Eh bien, en pariant sur la double indulgence. Le connaissant a à se montrer pédagogue et même si, à la longue, c’est fatigant, transmettre son intelligence de la situation. Du côté de l’ignorant, pas d’autre choix sensé que la modestie d’écouter l’avis plus qualifié sur le sujet, c’est la seule manière d’accroître sa conscience sociale. Écouter ne veut pas dire acquiescer d’office, mais prendre le temps d’accueillir le témoignage autre, interroger, envisager les hypothèses proposées et faire des liens avec sa propre trajectoire, puisque tout le monde a été confronté au sentiment d’injustice face à une inégalité. Pardonnez-moi d’enfoncer des portes ouvertes, mais les problématiques dites noires sont d’abord des questions humaines fondamentales, puisque les contestataires, en ne se soumettant pas à l’arbitraire des injonctions sociétales, ne font que réaffirmer leur humanité. Que, dans des pays européens qui ont la passion de la démocratie, soit difficilement reconnue la légitimité de leur résistance pose question. Pourquoi tant de suspicion ? Vrai, cette transgression serait-elle de la mauvaise couleur ?

Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, éditions du Seuil, Point essai, p. 183.

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Bien entendu, discuter du traitement social inégal en fonction des couleurs de peau n’est pas simple ni confortable : le terrain est encombré de sentiments contradictoires, de crispations, d’aveuglements, de frustrations… La colère noire sourde ou brutale y est le revers de la médaille du malaise blanc à évoquer les préjudices liés à la couleur de peau. En gros, la réaction est la fuite ou le désaveu qui semble une conduite insensible ou arrogante où, pourtant, il y a à entendre et à réfléchir ensemble pas mal de choses, à commencer par les récits d’intelligence et de courage face à des mécanismes de soumission qui concernent tout le monde. Alors pourquoi ne pas enjamber sa gêne ? Parler comme l’ont fait la poétesse innue Natasha Kanapé Fontaine et l’écrivain et journaliste Deni Ellis Béchard dans Kuei, je te salue, Conversation sur le racisme ? Pourquoi ne pas Ouvrir la voix comme le propose la réalisatrice Amandine Gay dans son long métrage documentaire donnant la parole à une vingtaine d’Afropéennes belges et françaises ?

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Écouter les individus lorsqu’ils disent : « tu sais ta manière de vivre ne me prête pas autant de droits réels que toi » est une question de principe, de vision de la dignité humaine, ainsi qu’une nécessité à une époque de mutation civilisationnelle, d’incertitude économique, sociale et écologique. Les voix autres, non conformes, ayant vécu des expériences non familières, les paroles excentriques s’élevant des marges et d’un point de vue atypiques sont porteuses d’avenir, de ressources d’inventivité, de lumières nouvelles… Ce sont nos a priori qui nous empêchent d’imaginer que ces autres ont à exprimer des savoirs et des choses cruciales que nous ignorons. La fidélité à ces préjugés n’est pas une posture plus féconde que celle, par l’inquisition, de la condamnation au bûcher des chats supposés sorciers ou diaboliques. Lors de la grande Peste noire du XIVe siècle, cette croyance eut pour conséquence de priver les populations européennes d’un précieux allié mangeur de rats et de souris.

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Concluons l’histoire de Liberté, Égalité, Fraternité, qui vivent heureux et ont beaucoup de conversations, en ajoutant que son schéma m’a rappelé un conflit que j’ai observé entre mes parents. Je venais d’arriver en Belgique, j’avais six ans et demi. Tout était si différent d’Haïti, le pays où je vivais, qu’en classe de deuxième, j’observais sans mot dire. Après quelques jours, la direction de l’école a dit qu’il fallait me descendre d’une classe. Mon père trouvait la décision raisonnable, ma mère pas. Elle qui a très mal vécu ce déclassement, parce que j’avais bien réussi ma première primaire en Haïti.

« Cette fois, je m’explique le mécontentement de la mère absente. Elle est brusque depuis que j’ai rapporté un bulletin qui, selon elle, est aberrant – j’ai cherché le mot dans le dictionnaire. Raide à table, en particulier, des mâchoires, elle grignote des riens, alors qu’elle porte le bébé. Même de mon point de vue, c’est petit ce pour quoi elle entrouvre avec peine la bouche. Je me dis : elle se maîtrise, ça ne va pas durer. En classe, elle aurait zéro de conduite. Et effet, elle lâche :
— C’est n’importe quoi ! Comment une enfant qui a dix sur dix en lecture silencieuse et en orthographe peut avoir huit en lecture ?

La question n’est pas posée à moi qui chipote et tripote mon assiette, mais au père pâle qui mange avec appétit. Il dit que ce sont de bonnes notes. Elle tonne :
— Bon ne suffit pas ! La seule chose acceptable est l’excellence. Surtout quand l’enfant connaît la matière. En Haïti, elle a réussi sa première avec quatre-vingt-onze pour cent.
Le père pâle fait remarquer sur un ton doux :

— Mais Chouchou, tiens compte du contexte ! Elle n’est en Belgique que…
La voix révoltée s’élève :
— À qui crois-tu parler ? C’est justement parce que je tiens compte du contexte que je sais que la seule chose acceptable est l’excellence.
Le silence, qui tombe sur la pièce, fait tomber dans l’assiette mes yeux surveillant par en dessous. Pourvu qu’ils se remettent à parler comme si j’étais invisible, que, assise fesses serrées, je n’occupais pas une place à la table, le corps bien en vue, face à eux. Sainte Marie, saint Joseph, petit Jésus, marraine la bonne fée Mille-Feuilles de la lecture et de l’écriture, tous les esprits de l’eau, de l’air, de la terre d’Haïti, faites-les discuter, sinon elle va m’interroger sur le huit en lecture. Rien à dire, je n’aurai, dans la bouche, rien. Le silence est préférable à la réponse simple : les fois que la maîtresse m’a demandé de lire tout haut, je me suis sentie mal à l’aise et j’ai hésité. Et de toute façon, aux autres enfants que ça amuse, je laisse la parole que je déteste prendre.
Après un interminable moment, la mère absente pousse un soupir.

— Mais soyons lucides, il fallait s’y attendre !
Les yeux du père pâle hésitent entre la surprise et l’incompréhension.
Elle s’exclame :
— C’est ridicule ! Grotesque ! L’enfant adore lire toutes sortes de livres, le dictionnaire, les encyclopédies. Elle possède une connaissance supérieure du vocabulaire, une maîtrise de la langue, de vraies capacités.
Le père pâle lui répond. Aucune réponse ne l’apaise. Il lance, d’une voix exaspérée :
— On ne pourrait pas parler d’autre chose !
Après un court moment de stupeur, le regard furieux, elle grommelle : stupid people ! stupid people ! Alors, le père pâle perd aussi l’appétit. Il ferme les paupières et dépose sans bruit ses couverts. Il est fatigué, il travaille tellement. Il fait ce qu’il peut. Il se lève en soupirant et va se coucher.

Il faudrait se demander ce que personne ne se demande. La chose qu’au-dedans, elle traverse, la rayonnante femme brune, quand elle circule dans la rue avec une courtoisie rebelle, cette patiente indifférence opposée aux hommes qui croient, en la suivant, lui jeter des fleurs et ne voient pas sa figure fermée clamer le mal au cœur qu’ils lui inspirent. Il faudrait se demander l’épreuve que sont tous les endroits où son sourire sans paroles et son allure sans pareille détonnent, la rendent à la fois visible et invisible à un autre regard que l’œil de la fixette de la trouver belle et de ne lui reconnaître que ça : la beauté exclusive, alors qu’elle est intelligente et cultivée. N’est-ce pas ce qu’elle rappelle à tire-larigot ? J’ai fait des études, moi ! J’ai étudié le théâtre, j’ai joué Racine dont elle récite de longs monologues. Entre deux protestations, elle peut offrir un morceau de spectacle impressionnant, et c’est beau, lumineux et vibrant d’une formidable tristesse souvent. À la fin, sa voix solennelle déclare le nom de l’écrivain : ces vers sont de monsieur Jean Racine, illustre dramaturge et poète français !
Si je retiendrai vite que Jean Racine est son auteur préféré, hélas, à la latitude où nous habitons, dans le pays noir, le savoir théâtral raffiné et la délicatesse rimée de Chouchou n’ont pas plus d’équivalence que son diplôme haïtien de puéricultrice.

Un jour où un homme suit, depuis le supermarché, notre duo silencieux, elle fait volte-face :
— Monsieur, j’ai un sac de commissions dans une main, une enfant dans l’autre, un bébé de cinq mois dans le ventre et un époux à la maison. Cessez ce manège !

Tout se passe vite : la stupéfaction du suiveur et la fermeté du ton et du regard de la mère absente qui lui tourne le dos et murmure d’avancer sans me retourner. Je reste sur ma faim de n’avoir pu mieux étudier l’homme surpris, j’en suis sûre, par la minceur de la beauté enceinte. Car, moi, ça m’étonne, son poids plume. Son ventre habité qui ne grossit pas, comment fait-elle ? À l’observer, si fluette, si frêle flottement dans sa chemise de nuit blanche d’où s’élancent les jambes-baguettes et les jets de bras fins au bout desquels les mains, qui s’ouvrent et ferment vite, ressemblent à un feu d’artifice délicat, je me dis que le bébé va naître aussi minuscule que celui d’une fée. Et, j’observe également que, quand le père pâle est là, avec les yeux grand amoureux, heureux d’elle gracieuse et belle, s’il arrive à la mère absente de parler longtemps, c’est entre des bouffées de silences suffocants, dissimulés comme les pièges des trappeurs au fond du trou duquel les animaux distraits s’empalent sur des pieux. »

Extrait de la fiction intitulée La fée fêlée et la petite chose noire

En hommage aux parents absents ou présents, à nos pères et nos mères qui ont fait, font et feront des erreurs, parce que c’est ce que font les parents, des erreurs, que peuvent-ils faire d’autres humainement ? En hommage à la vie et la conscience que nous leur devons, à cette dette vécue dans l’amour et la colère, les loyautés et les trahisons, en hommage aux mères qui nous ont porté ou pas, aux pères qui nous ont reconnus à la naissance ou plus tard, adoptés à la naissance ou plus tard, Les yeux de ma mère d’Arno et Conversation With Father de Zbigniew Preisner

3 réflexions au sujet de « Où n’est pas entendu le parent conscient des discriminations »

  1. Cet article met en évidence une certaine forme de solitude des discriminés face à l’injustice qui leur est faites. Si l’exemple des enfants victimes de racisme est particulièrement édifiant, il amène s’interroger sur le sort des autres discriminés .

    Pour exemple, les discriminations contre les personnes obèses n’ont été reconnu que récemment par les pouvoirs publics français et ceux-ci commencent seulement à présenter médiatiquement l’obésité comme une maladie à soigner et non une faute qui autorisait de prétendue juste sanction.

    Pour rappel, les discriminations sont des infractions pénales en France, sans aucune distinction. La relative impunité dont jouissent hélas leurs auteurs ne doivent pas tromper sur la nature de leurs actes qui nuisent non seulement à leurs victimes mais à la société dans son ensemble. Les discriminations forment un système et le phénomène d’intersectionnalité n’épargne personne.

    Liens pour la discrimination du surpoid :

    http://voyonslarge.be/La-discrimination-des-gros

    http://www.cnao.fr/

    1. Je me félicite que vous rebondissiez sur la discrimination des personnes obèses. Les obésités sont aussi une problématique complexe qui appelle la réflexion, non le jugement. Chez nous, l’intersectionnalité fait débat, néanmoins, cette notion venue des afroféministes américaines a le mérite d’éclairer la situation des personnes aux croisements d’une ou plusieurs discriminations qui se font écho et s’entre-renforcent. Je partage aussi le constat que les discriminations forment un vaste système néfaste sur le plan social et économique et, la lutte contre ces phénomènes est un chantier politique majeur.

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