et moi émois et moyes

Dis, papa, qui est saint Nicolas ?

Les apprentissages fabuleux

Voici un extrait d’un projet de roman intitulé Les fictions schizoriginelles et, en gros, pour vous donner un repère chronologique, une semaine de grippe fébrile s’est écoulée depuis mon arrivée en Belgique :

Christophe-Géraldine découvre saint Nicolas
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Christophe-Géraldine découvre saint Nicolas

Le surlendemain de la fin de la fièvre féerique, Géraldine avait découvert son école. À part les craies, comme tout est nouveau : institutrice, écoliers, prénoms, vêtements, même le tableau noir qui est vert, perplexe, elle examine tout en grelottant malgré son manteau qu’on lui permet de garder. À la fin de la semaine, la direction convoque les parents, disant que je suis arrivée en fin de premier trimestre et ne parviens pas à suivre et, vu que j’ai six ans, on doit me faire descendre d’une classe. La mère refuse le redoublement d’une année excellemment réussie en Haïti, alors je retourne dans la classe de seconde que j’observe en silence : c’est passionnant ! Un soir, depuis mon lit, Christophe entend la voix fâchée de la mère répéter au père qu’il faut me laisser un peu de temps et il n’est pas normal qu’une enfant, qui a commencé sa scolarité à cinq ans et sait très bien lire, écrire et calculer, redouble. Le matin suivant, Géraldine se retrouve dans une classe de première primaire où la maîtresse ne dit rien quand elle ne dit rien et, par exemple, ignore qui est le grand saint dont la comptine Venez, Venez saint Nicolas ! est joyeusement connue de tous les écoliers. C’est le père qui apprend qu’il est le protecteur des enfants d’ici, pour le prodige d’avoir ressuscité trois petits qu’un boucher a tués, découpés en morceaux, mis dans le sel et conservé dans un saloir. Le père constatant l’épouvante dans mon expression, assure que c’était il y a très très longtemps, très très loin, en Turquie où avant d’être un saint, Nicolas était évêque. Il ajoute que la mère va me conduire dans un grand magasin, où je ferai une photo avec lui et ensuite j’écrirai une lettre lui racontant que j’ai été sage et quel jouet m’apporter le jour de sa fête. Le père explique aussi la coutume, la veille de la Saint-Nicolas, de laisser sur la table du salon deux bières, une pour le saint et une pour le Père Fouettard, son serviteur, ainsi qu’une carotte pour l’âne gentil qui porte les cadeaux.

Jesse Wilcox Smith, A girl reading
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Jesse Wilcox Smith, A girl reading

Le matin de la fête, Christophe trouve, sur la table, des présents inattendus : un spéculoos, qui est un grand biscuit belge tout brun en forme de saint Nicolas, un sachet de cuberdons, une confiserie, comme un petit cône, au goût de fruit, une poupée ressemblant à un vrai petit bébé blanc sans cheveux et un peu laid et qui pleure grâce à une pile, et puis surtout les livres souhaités, dont un de contes de fées, orné de beaux dessins.

Contes_de_ma_mère_loye
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Le soir, après le repas, le père propose de faire la lecture sur le canapé luisant en skaï blanc.
Dès la première ligne, Géraldine demande :
— C’est quoi un bûcheron ?
Ce travail est plus facile à expliquer que, quelques lignes plus loin, la famine dont le sens échappe aussi à Christophe.
Le père n’en revient pas :
— Tu n’as jamais entendu ce mot ?
Comme il n’a pas l’air de la croire, Christophe fait le tour de ce qui était encore il y a peu son monde :
— PapiJo et manman Énéide n’ont jamais parlé de la famine et personne d’autre à la maison, ni, à Jean-Rabel, grand-père Calixte et grand-mère Francine, ni l’institutrice et les petits amis à l’école primaire Thérèse Rouchon, ni chez la tante Gabé et le docteur Titus qui fait les horribles piqûres de vaccin pour qu’on ne tombe pas malade, et quand un enfant tombe tout de même malade, pour que les autres enfants n’attrapent pas sa maladie, il va chez man Jeanne qui est douce et le gâte fort. Mais man Jeanne non plus n’a jamais dit ce mot. La famine, je n’ai jamais entendu en Haïti.

Poucet et ses parents, gravure de Gustave Doré
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Poucet et ses parents, gravure de Gustave Doré

Les gens n’ayant rien à manger, de question en question, je saisis que ce malheur arrive quand qu’il n’y a plus de nourriture nulle part : au marché, dans les épiceries et les magasins, pas de fruits sur les branches des arbres, de légumes, de maïs dans les champs, aucun poisson dans la rivière et dans la mer, parce que c’est l’hiver, la saison froide qui existe aussi à New York, à Dix Hills, Long Island et Manhattan, mais pas en Haïti où il fait toujours chaud et il n’y a pas la famine.
Le père qui tente de continuer la lecture, Géraldine le coupe, inquiète :
— Il fait froid. On est en hiver. Est-ce qu’il y aura bientôt la famine ?
Le père dit qu’il ne fait pas si froid, que ce n’est pas encore l’hiver et garantit que maintenant, tout le monde mange, tout le temps. La famine, c’était il y a longtemps que les pauvres en souffraient.
— Et les bûcherons, pourquoi ils n’ont pas de poules qui pondent des œufs ? Christophe demande.
— Ils n’ont pas assez d’argent pour en acheter.
— Et nous, pourquoi on n’a pas de poules ?
— Ici en ville, on n’a pas de poules ni d’animaux de ferme. Uniquement des animaux de compagnie, comme les chiens et les chats.
Après que j’ai souligné qu’à Dix Hills, Long Island et à Manhattan, c’est aussi comme ça, le père reprend la lecture des parents qui, par deux fois, vont perdre leurs garçons dans la forêt très épaisse des loups et de l’ogre dévoreurs d’enfants.

Poucet et ses frères perdus dans la forêt épaisse, gravure de Gustave Doré
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Poucet et ses frères perdus dans la forêt épaisse, gravure de Gustave Doré

Et même si tout se termine bien, grâce à Poucet qui est intelligent, j’ai eu mal au ventre, et j’ai fait des cauchemars, seule, dans ma petite chambre.

Le lendemain, c’est samedi et Christophe, réfléchissant à son livre préféré en Haïti, se rappelle la famille Ours d’abord fâchée, que Boucle d’or ait mangé la bouillie de Petit Ours et dormi dans son lit, puis la famille Ours a pardonné à la fillette. Ce n’était pas vraiment une voleuse, elle était fatiguée et perdue dans le bois et avait besoin d’aide. Alors Christophe ne comprend pas que le reste de la famille, les amis ou les voisins n’ont pas partagé leur nourriture avec les pauvres bûcherons et leurs garçons ?
Lorsque nous partons faire les commissions, elle dit ça au père qui la corrige, car il faut dire : n’aient pas partagé. Puis il dit que les proches sont aussi pauvres et partout, c’est l’hiver et la famine.
Sur le chemin du retour, en serrant fort contre la poitrine son petit sac de courses et songeant, c’est bientôt l’hiver, mais pas la famine, Christophe dit ne pas comprendre pourquoi le bûcheron et la bûcheronne vont perdre leurs garçons dans la forêt très épaisse des loups et de l’ogre.
— Il n’y a pas une autre forêt que cette forêt cruelle ?
Un sac en papier brun bien rempli dans chaque bras, le père, un peu étonné, dit qu’il n’y a que cette forêt-là.
Dans la cuisine, tandis qu’il range les commissions, Géraldine demande :
— Si c’est la famine et s’il n’y a que la forêt très épaisse, pourquoi Poucet et ses grands frères n’ont pas rencontré d’autres enfants perdus par d’autres parents pauvres ?
Le père, décontenancé, finit par dire que dans la forêt, il n’y a alors que les enfants du bûcheron. Le père est en train de replier soigneusement les sacs en papier kraft, lorsque Géraldine suggère que les autres enfants dans la forêt très épaisse ont, hélas, été dévorés par les loups et l’ogre, et si la mère L’Oye ne l’écrit pas, c’est que le conte est déjà assez triste comme ça. À ce moment, le père qui, au fond, ne l’est que depuis deux semaines, me regarde désemparé, puis il s’empresse d’expliquer la morale de l’histoire écrite, pas par la mère L’Oye, mais monsieur Perrault.
— Un conteur depuis très très longtemps, il insiste, apprécié des enfants qui veulent savoir bien lire.

Extrait du projet de roman : Les fictions schizoriginelles.

L’incontournable chanson Venez venez Saint Nicolas par Alain Delorme ici.