coups de tête

Effets de miroirs des philosophies africaines avec Séverine Kodjo-Grandvaux

Emboîtons le pas à Séverine Kodjo-Grandvaux la guide philosophe des voyages philosophiques africains

Severine Kodjo-Grandvaux, philosophe, presenceafricaine.com
Severine Kodjo-Grandvaux, philosophe, presenceafricaine.com

Et quelle éclaireuse que Sévérine Kodjo-Grandvaux qui est docteur en philosophie, responsable des pages Cultures & Médias de l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Elle est également l’auteure de l’essai Philosophies Africaines publié aux éditions Présence africaine, dans la collection Philosophie en toutes lettres.

philosophies-africainesNotez bien dans ce titre, le pluriel de philosophie, parce qu’il n’y pas qu’une pensée africaine.

Le texte ci-dessus est la transcription plus ou moins fidèle de l’intervention passionnante de Sévérine Kodjo-Grandvaux au colloque Écrire et penser l’Afrique noire du 2 mai 2016. Pour ceux qui veulent regarder la vidéo, elle est en ligne sur le website du Collège de France. 

Séverine Kodjo-Grandvaux au Collège de France, source : vagabondssanstreves.com
Séverine Kodjo-Grandvaux au Collège de France, source : vagabondssanstreves.com

Voilà ce qu’elle dit :
Penser la philosophie africaine, c’est nous penser et penser le nous de l’homme dans son inscription au monde et sa pratique vécue de la philosophie vivante en Afrique.

 

Mongo Beti, source : commons.wikimedia.org
Mongo Beti, source : commons.wikimedia.org
Ahmadou Kourouma, source : INA
Ahmadou Kourouma, source : INA

De Sévérine Kodjo-Grandvaux, la lectrice d’Ahmadou Kourouma et Mongo Beti qui entre dans les philosophies africaines avec les œuvres du Béninois Paulin Hountondji, Camerounais Jean-Godefroy Bidima et du Sénégalais Souleymane Bachir Diagne, je retiens l’expérience suivante : que l’éclairage de la philosophie africaine contraint l’entendement occidental à une remise en question de sa propre activité philosophique.

Souleymane Bachir Diagne, source : capture Youtube
Souleymane Bachir Diagne, source : capture Youtube
Jean-Godefroy Bidima, source : africulture.com
Jean-Godefroy Bidima, source : africulture.com
Paulin Hountondji, source : africultures.com
Paulin Hountondji, source : africultures.com

Les rencontres avec les pensées africaines, qui fonctionnent comme un révélateur des reliefs et des limites de nos univers conceptuels, permettent de se replonger dans le cursus classique en se déterritorialiser. Ainsi nous avons la latitude d’en mesurer le caractère parfois réducteur ou les problématiques contextuelles qui n’apparaissent apports universels que dans le vase clos de la métaphysique locale.

éverine Kodjo-Grandvaux au Collège de France, source : vagabondssanstreves.com
Séverine Kodjo-Grandvaux au Collège de France, source : vagabondssanstreves.com

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, j’ai été  sensible, à la perle de l’intervention de Séverine Kodjo-Grandvaux qu’est le beau mot d’ubuntu.
Il s’agit d’une notion de l’Afrique noire voisine de la conception occidentale universaliste d’humanité et de fraternité, qui postule l’essence sociale de tout individu. Comme chez Platon au début de La République, Aristote dans La Politique où l’homme est défini comme animal social, Épicure dans sa Lettre à Ménécée, car sa conception de la sagesse passe par l’honnêteté et la justice. Sans oublier Spinoza qui montre dans son éthique que pour atteindre le bonheur, rien n’est plus utile à l’homme qu’un autre homme guidé par la raison.

Séverine Kodjo-Grandvaux a rappelé qu’aux funérailles de Mandela, Barack Obama a salué le défunt comme étant  » l’homme de l’ubuntu  » dont l’éthique universelle affirme que la victoire doit être celle de tous, sinon elle n’est pas victoire. De même, la liberté d’un seul n’est pas la liberté et l’humiliation d’un homme est l’humiliation de tous. D’où la mise en place de la Commission vérité et réconciliation, une juridiction permettant de résoudre les conflits nés, en Afrique du Sud, de la longue période de l’apartheid. Vu d’Europe, les peines ont pu nous sembler dérisoires, mais, comprenez, il s’agit de recréer du lien, réhabiliter l’interdépendance où le sang versé a creusé une faille entre les gens. Il s’agit, au fond de soigner autant les sujets victimes que les sujets bourreaux.

Séverine Kodjo-Grandvaux au Collège de France, source : vagabondssanstreves.com
Séverine Kodjo-Grandvaux au Collège de France, source : vagabondssanstreves.com

Entendre de la bouche Sévérine Kodjo-Grandvaux, ce juste parler africain, c’est saisir la dimension politique de l’ubuntu dans la vision anthropologique de laquelle la sympathie citoyenne est une pierre angulaire du vivre ensemble.

Jean-Paul Jouary, source : Jean-Paul Jouary
Jean-Paul Jouary, source : Jean-Paul Jouary

Qu’est-ce l’ubuntu ?
madela_une_philosophie_en_actesUne sorte de cogito social que le philosophe Jean-Paul Jouary dans son essai Mandela – Une philosophie en actes traduit par la formule : Je suis parce que nous sommes.
L’ubuntu affirme le principe social de toute personne, c’est-à-dire la primauté du social sur l’individuel.
Il ne faut pas en déduire le préjugé suivant : la non-existence des individus et, son corollaire, l’inexistence de la philosophie comme pratique autoréflexive de la raison, qui serait, d’après Lévy-Bruhl, un des critères de la primitivité. Une primitivité censée être doublée d’un caractère totalitaire. Et l’argument fut bien pratique pour justifier les entreprises coloniales.

L’ubuntu invite, en toutes circonstances, à privilégier l’agir social, donc, s’assurer que ses actes augmentent le bien-être des autres. Cette règle de philosophie morale implique l’humanité d’autrui, la bienveillance, l’identification aux autres jusque dans leurs sentiments hostiles dont il faut chercher le sens. Il encourage la poursuite de la tolérance, la réparation compréhensive et la pacification des liens, même et surtout en cas de dommage a priori irréparable, comme l’assassinat qui appellerait vengeance, au détriment de la vie du bourreau dont la culpabilité ne change rien au fait de son humanité. C’est un aspect commun à différentes formes de justices africaines, dans lesquelles la parole de la reconnaissance mutuelle, la palabre réparatrice d’êtres, le récit cathartique joue un rôle fondamental dans la guérison du collectif et de l’individuel. La sentence est, dès lors, moins l’obligation quasi arithmétique de payer sa dette, qu’une réhabilitation de tous les honneurs : celui de la victime comme de la partie perdante de manière à permettre à tous de réintégrer la vie sociale.

Kwasi Wiredu, source : philosophy.usf.edu
Kwasi Wiredu, source : philosophy.usf.edu

Plaidant une décolonisation conceptuelle, Kwasi Wiredu, philosophe ghanéen, se penche sur les intraduisibles d’un monde philosophique à l’autre, les concepts n’existant pas dans la pensée occidentale ou africaine, les notions dont la pertinence ne dépend ni d’une langue ni d’une culture. Les faux universalismes que le philosophe traducteur détecte comme étant des problèmes de linguistiques.

Felwine Sarr, source : FACEBOOK
Felwine Sarr, source : FACEBOOK

La philosophe Séverine Kodjo-Grandvaux cite aussi Felwine Sarr.

Il faut préciser que dans son essai Afrotopia publié aux éditions Philippe Rey, Felwine Sarr encourage les Africains à ne plus emprunter les voies que leur indiquent les nations lancées dans la compétition irresponsable de l’accumulation des richesses gaspillant les ressources naturelles et mettant en danger les sociétés humaines et le pouvoir de régénération du vivant. Ne plus s’engager sur les chemins obligés du rattrapage d’un prétendu retard, c’est assumer sa maturité civilisationnelle, reconnaître que l’Afrique, mère de l’humanité, a le devoir de se penser, être à la hauteur de ses potentiels, ainsi que de sa façon propre de concevoir l’être à travers les notions de dignité, hospitalité, pudeur, scrupule, sens de l’honneur, engagement envers la communauté… afin de penser le vivre ensemble.

Séverine Kodjo-Grandvaux souligne avec, avec Jean-Godefroy Bidima, l’importance des philosophies de la traversée, les pensées occidentales et africaines qui, déviées de leurs trajectoires et renouvelées par les rencontres et les réappropriations, sont autant de vaccin contre les replis identitaires et le nombrilisme névrotique et ses crispations revendicatrices. La traversée est le concept qui contourne l’impasse de la notion ambiguë d’universalisme et celle inséparable de particularité, et permet de penser la pensée autrement et, dans les joies de l’errance, de nous défaire de nos préjugés en croisant nos perspectives et nos regards. Dans ce nomadisme, nous pouvons être surpris par des communes préoccupations, des manières de questionnement dont nous bénéficierons des cheminements plus intéressants menant à des réponses mieux élaborées que celles dictées par notre culture.

Séverine Kodjo-Grandvaux fait référence au philosophe Burkinabé Jacques Nanema qui dit que philosopher, c’est non se recroqueviller sur soi, son groupe, son horizon culturel, mais s’ouvrir au monde, au sens physique et social du terme, s’exposer à l’altérité pour se grandir d’elle.
Le mot d’ordre de la mission civilisatrice de l’entreprise colonial, ce projet jugé sur un hybris absurde et destructeur ne prendra fin qu’avec la reconnaissance des philosophies dans l’espace universitaires et dans les manuels qu’étudient les enfants.
En France, qui sait qu’on traduisait Aristote en Éthiopie durant la période allant de la fin du IVe siècle jusqu’à la fin du VIIe siècle ? Aristote qu’on traduisait et débattait à Tombouctou entre le XIIIe et le XVIe siècle. Qui sait en France qu’au moment où Descartes publie le Discours de la méthode, en 1637, un Éthiopien Zara Yacob écrit un traité de philosophie rationaliste défendant l’importance de la raison dans tout jugement et qu’il publiera en 1667 ?

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, je vous avoue avoir eu les larmes aux yeux à la fin de l’intervention de Séverine Kodjo-Grandvaux, car j’ai étudié à l’université la philosophie que je continue toujours à lire et j’ignorais tout ça.

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