coups de tête

Souleymane Bachir Diagne, le philosophe en langue

Souleymane Bachir Diagne ou l’art subtil de philosopher en traducteur

Le philosophe Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com
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Le philosophe Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com

Spécialiste de l’épistémologie et de l’histoire des sciences et de la philosophie islamique, le Sénégalais Souleymane Bachir Diagne est agrégé de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm où il fut l’élève de Louis Althusser et Jacques Derrida. Sous la direction du philosophe des mathématiques Jean-Toussaint Desanti, il a soutenu une thèse sur la philosophie symbolique, l’algèbre de la logique et la pensée de George Boole.

Après avoir enseigné à l’université Cheikh Anta Diop au Sénégal, puis à l’université Northwestern d’Evanston, dans l’Illinois, Souleymane Bachir Diagne rejoint le département de français et de philosophie de la Columbia University à New York (le website présente une sélection de ses articles et de ses ouvrages). 

En 2011, il a reçu de prix Édouard-Glissant pour l’ensemble de son œuvre. Il est également désigné par l’hebdomadaire français Le Nouvel Observateur comme l’un des 50 grands penseurs contemporains, et par la revue Jeune Afrique comme l’une des « 100 personnalités qui font l’Afrique ».

Célestin Monga, Séverine Kodjo-Grandvaux, Lydie Moudileno, Souleymane Bachir Diagne, Alain Mabanckou, Colloque Penser et écrire l'Afrique aujourd'hui, Collège de France, vagabondssanstreves.com
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Célestin Monga, Séverine Kodjo-Grandvaux, Lydie Moudileno, Souleymane Bachir Diagne, Alain Mabanckou, Colloque Penser et écrire l’Afrique aujourd’hui, Collège de France, vagabondssanstreves.com
Le philosophe Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com
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Le philosophe Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, son intervention au Collège de France, le 2 mai 2016, avait tout de l’excellent entretien durant lequel il m’est apparu de ces intellectuels exquis dont le charisme courtois, opérant en douceur et en générosité, incline à réfléchir autrement. Et qu’est-ce donc, sinon la dignité de la philosophie  ?

J’ai tâché d’en faire une transcription fidèle destinée aux lecteurs du blog qui, faute d’Internet à haut débit, n’ont pas accès à la vidéo postée sur le site du Collège de France. La réflexion de Souleymane Bachir Diagne porte sur la traduction. À la question d’Alain Mabanckou : penser l’Afrique, il répond penser en Afrique, c’est penser de langue à langue.

Léopold Sédar Senghor photographié par Roger Pic, source : Bibliothèque nationale de France
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Léopold Sédar Senghor photographié par Roger Pic, source : Bibliothèque nationale de France

La référence inaugurale du philosophe s’attache au premier texte théorique de Léopold Sédar Senghor, une conférence publique donnée, en 1937, à la Chambre de commerce de Dakar et qui est reproduite, dans le premier volume de sa série Libertés, sous le titre : Le problème culturel en Afrique occidentale française.
En 1939, est publié le texte, habituellement, considéré comme l’acte fondateur, l’alpha et l’oméga de la pensée senghorienne : Ce que l’homme noir apporte. C’est dans ce texte qu’il a la parole malheureuse : « l’émotion est noire, comme la parole est hellène ». Rien que pour avoir le plaisir de faire un alexandrin ! Souleymane Bachir Diagne commente. Les critiques se focalisent sur ce second texte, pensant que c’est le début et peut-être la fin du propos senghorien.

Alain Leroy Locke, thephiladelphiacitizen.org
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Alain Leroy Locke, thephiladelphiacitizen.org

Alain_locke_Livre
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Or, (en utilisant la formule de l’homme nouveau, empruntée à Alain Leroy Locke, un philosophe du mouvement culturel Harlem renaissance), on comprend que, dans sa première publication philosophique, Senghor considère que l’homme nouveau doit être bilingue : c’est-à-dire vivre et penser « également » en plus d’une langue… français et wolof, français et sérère, anglais et bambara… Vivre et penser « également » en plusieurs langues correspond à l’équivalence établie, en 1937, par le poète entre la langue impériale et les langues (alors dites) vernaculaires.

Cette allégation laisse perplexe le public : en premier lieu, l’establishment colonial qui l’a invité en tant qu’agrégé de grammaire censé chanter les louanges de la langue française saupoudrée de subjonctifs et de références latines. Or Senghor, loin d’être la docile illustration de la mission civilisatrice, met le français sur un pied d’égalité avec les parler des sujets coloniaux. Et il tient un discours construit sur ce que signifie, pour un individu, être bilingue. À savoir c’est être capable de se décentrer, être capable de penser de langue à langue.

Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com
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Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com

L’establishment est troublé parce que l’espace colonial n’est pas, par définition, un espace de réciprocité. Surtout pour ce qui concerne les langues. Une langue impériale est supposée être le logos incarné tandis que les idiomes locaux ont à peine un statut de langage. Le propos de Senghor consistait donc de facto, et ce en dehors de la revendication explicite, à établir une comparaison, c’est-à-dire une équivalence, entre langue impériale et langues indigènes. D’autre part, le poète voulait proclamer la valeur d’un humain qui a appris à être bilingue, c’est-à-dire à cultiver la capacité de se décentrer, de voir les choses à partir de plus d’une perspective, à partir de plus d’une langue. Voilà, ce que Souleymane Bachir Diagne appelle : penser de langue à langue

Ousmane Sembène photographié en 1987 par Günter Prust, www.foto-prust.de
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Ousmane Sembène en 1987 par Günter Prust, foto-prust.de

Ce dernier préfère cette formulation à l’idée de « penser entre les langues », car comme dit un personnage du roman d’Ousmane Sembène, Les bouts de bois de Dieu :
Il n’y a pas de lieu intermédiaire, il n’y a pas de langue intermédiaire.

Ngugi Wa Thiong’o par David Mbiyu, www.sixoone.com
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Ngugi Wa Thiong’o par David Mbiyu, sixoone.com

C’est à propos de ce personnage que l’écrivain kenyan Ngugi Wa Thiong’o, déclare :
La langue des langues, c’est la traduction.

L’écrivain italien Umberto Ecco, quant à lui, dira :
La langue de l’Europe, c’est la traduction.

Penser de langue à langue est la condition du développement de la pensée philosophique, pas juste en Afrique, mais partout. Aujourd’hui, nous avons appris qu’aucune langue n’est pas le logos incarné. Qu’une langue est toujours une « inter pares » une langue parmi d’autres (et non une primus inter pares). Nous nous sommes avisés que nous philosophons toujours dans une langue donnée, faite de mots inclinant à penser selon une certaine pente.

On associe cette conscience que la philosophie est d’abord philologie au philosophe et poète allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900). Mais on la retrouve avant, lorsque le philosophe français Nicolas de Condorcet (1743-1794) critique un argument du philosophe et théologien français Nicolas Malebranche (1638-1715), en rappelant à ce dernier que son propos repose tout entier, sur le fait qu’en français, le mot droit s’emploie, à la fois, dans « se mouvoir en ligne droite » et dans « ce comporter de manière droite ». Donc il y a une signification physique et une signification morale. Que serait l’argument, demande Condorcet à Malebranche, si vous pensiez et vous écriviez dans une autre langue qui ne ferait pas usage de la même manière du mot droit.
C’est une question très profonde, Souleymane Bachir Diagne insiste, que celle de demander à un philosophe : que devient votre argument si vous pensiez dans une autre langue ? Se demander ce que mon argument doit à la langue dans laquelle il se déroule est une manière de voir l’intérêt qu’il y a de penser de langue à langue. D’une langue à l’autre !

Edouard Glissant, www.potomitan.info
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Edouard Glissant, potomitan.info

Et quand Édouard Glissant déclare, j’écris en présence de toutes les langues du monde, c’est de cette manière qu’on peut comprendre son propos. Édouard Glissant ne parle, bien sûr, pas de la conscience actuelle de toutes les langues humaine, mais, de la conscience de ce qu’est la langue dans laquelle j’écris et la réalisation d’un possible entre une infinité d’autres possibles, conscience que les concepts que j’emploie sont d’abord les mots d’une langue qui est une langue entre toutes les langues.

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Le philosophe Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com

Souleymane Bachir Diagne distingue quand même la position qui est la sienne d’une démarche qui serait séparatiste et relativiste. Pour lui, penser de langue à langue, ce n’est justement pas penser en s’enfermant dans le particulier d’une langue, posture qu’il appelle, chez les philosophes africains : la tentation du philosophe Alexis Kagame (1912-1981).

Alexis Kagame, www.jeanpaulmartinon.net
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Alexis Kagame, jeanpaulmartinon.net
Philosophie bantou-rwandaise de l'être, www.jeanpaulmartinon.net
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Philosophie bantou-rwandaise de l’être, www.jeanpaulmartinon.net

Le philosophe rwandais Alexis Kagame est, en effet, celui qui en 1956, dans un livre intitulé : La philosophie bantou-rwandaise de l’être, a attiré l’attention sur ce que les catégories philosophiques d’Aristote devait à la langue grecque. La question de l’être étant avant tout la question de la manière d’employer le verbe être.

Émile Benveniste, http://www.babelio.com
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Émile Benveniste, babelio.com

1956, c’est avant un article publié en 1958 par le linguiste Émile Benveniste (1902-1976), allant dans la même direction, et intitulé : Catégories de langue, catégories de pensée. Le linguiste français qui compare (au sens d’égaliser et de créer une réciprocité) le grec et les langues à copule à la langue ewe (parlée au Togo) est d’accord avec Kagame  pour dire que ce qui se présente dans les catégories aristotéliciennes comme grammaire universelle de la pensée doit être examiné comme étant en premier lieu la simple grammaire du grec.
Alexis Kagame en tire une conséquence relativiste et séparatiste. Pour lui, penser philosophiquement dans les langues africaines, consiste à accomplir une démarche analogue et parallèle d’exhumation des catégories qui seraient proprement africaines. Il veut donc décaler et décalquer Aristote, en disant, si les catégories aristotéliciennes sont avant tout les catégories de la grammaire grecque, eh bien, dans ma langue bantoue, je vais mettre au jour ces catégories qui me permettront de penser philosophiquement.

Souleymane Bachir Diagne concède qu’il est certainement important que la philosophie en Afrique s’écrive aussi dans les différentes langues africaines, et pas seulement en français, en anglais, en espagnol, en portugais… langue qu’il faut aussi tenir pour des langues d’Afrique, comme l’anglais est une langue américaine, que cela soit bien clair ! Mais…

Barbara Cassin, babelio.com
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Barbara Cassin, babelio.com

Poursuivons en nous penchant sur le remembrement de l’Afrique, qui, notons-le, est ce que la philosophe, philologue helléniste et germanique, Barbara Cassin, appelle un intraduisible, car remembering en anglais a l’avantage de signifier à la fois ce qui a été fragmenté et se ressouvenir. Le remembrement de l’Afrique passe par là, cet usage des langues, mais ça ne veut pas dire à chaque langue sa philosophie ! Souleymane Bachir Diagne déclare que ce serait absurde. Au contraire, penser de langue à langue, c’est faire l’éloge de la traduction, comme langue des langues selon Kenyan Ngugi Wa Thiong’o, et Umberto Eco.

Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com
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Souleymane Bachir Diagne au Collège de France, vagabondssanstreves.com

Contestant la posture relativiste et séparatiste, Souleymane Bachir Diagne dit qu’il faut penser de manière plus riche, penser non pas comme Alexis Kagame, mais comme le philosophe ghanéen Kwasi Wiredu qui réfléchit à la définition du concept de vérité par le philosophe et logicien polonais Alfred Tarski (1901-1983).

Kwasi Wiredu, source : philosophy.usf.edu
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Kwasi Wiredu, source : philosophy.usf.edu
Alfred Tarski par George M. Bergman, commons.wikimedia.org
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Alfred Tarski par George M. Bergman, commons.wikimedia.org

Kwasi Wiredu décide de mettre la définition de Tarski à l’épreuve de la langue akan (langue kwa du sous-groupe des langues tano central, parlée au Ghana et qui est divisée en deux parlers majeures : le twi et le fanti). Donc Wiredu décide de faire subir à la langue akan ce qu’en théoricien de la traduction, le philosophe français Antoine Berman a appelé : l’épreuve de l’étranger. Il ne s’agit pas seulement de dire, on va philosopher en langue akan. Ce que Kwasi Wiredu propose est de philosopher dans un va-et-vient entre deux langues : l’akan et l’anglais. Et c’est ce mouvement consistant à penser de langue à langue qui permet d’éviter la position séparatiste. Ce faisant, on reconnaît qu’il y a de l’intraduisible, que la communication d’une langue à une autre langue se fait toujours sur fond d’incompréhension et d’impossibilité de dire les choses pleinement, comme elles sont dans une langue donnée : c’est l’exemple ci-dessus de l’intraduisible remembering

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Mais s’il y a de l’intraduisible, il y a, dès lors, aussi de la traduction. La traduction se fait sur fond d’intraduisibilité, mais elle se fait.

Voilà la leçon qu’il faut tirer de la démarche de Kwasi Wiredu, dit Souleymane Bachir Diagne qui exprime, à nouveau, sa méfiance à l’égard de tous les relativismes et tous les séparatismes. Il ne croit pas en particulier à l’épistémè selon que l’on est en Afrique ou en Europe [ je précise que l’épistémè est l’ensemble des connaissances réglées (conception du monde, sciences, philosophies…) propre à un propre à un groupe social, à une époque]. Le philosophe considère qu’il y a, bien sûr, une théorie qui vient du Sud (a Theory from the South, comme ont écrit Jean et John Comaroff), mais cette théorie ne cherchera pas seulement une spécificité africaine, car cette théorie fera feu de tout bois : elle sera traduction, comprenez va-et-vient de langue à langue.