Retour sur The Price of The Ticket avec Karen Thorsen et Samuel Légitimus

James Baldwin, l’être-lien (2/2)

Retour au musée de l’Homme de Paris pour la seconde partie de l’article (première partie ici) sur la projection du film documentaire The Price of the Ticket, suivie d’une rencontre-débat – organisée par Ewané Nja Kwa du Collectif James Baldwin – avec la réalisatrice Karen Thorsen et l’acteur et metteur en scène Samuel Légitimus.

Marc Alexandre Oho Bambe, Karen Thorsen, Chantal Épée, Ewané Nja Kwa, Samuel Légitimus au musée de l’Homme, 3 juin 2017

L’intense après-midi, consacrée à la transmission de connaissances humaines, était illuminée par les lectures et les déclamations poétiques de deux vibrants passeurs de paix : Chantal Épée et Marc Alexandre Oho Bambe. À chaque mot, on entendait : restons bons et restons assaillants !

Chantal Épée, lecture de poèmes, rencontre-débat organisée par le Collectif James Baldwin au musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017
Marc Alexandre Oho Bambé, lors de la rencontre-débat organisée par le Collectif James Baldwin au musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017

En relayant, dans cet article et le précédent, les propos de la rencontre-débat, en premier lieu, j’espère donner envie aux personnes ignorant son œuvre sans frontières de découvrir l’écrivain que tous ceux qui l’ont connu appellent, comme Karen Thorsen, affectueusement Jimmy.

James Baldwin à Saint-Paul-de-Vence, collectifbaldwin.fr

Je ne doute pas qu’à le lire et le relire, vous vous mettiez à l’appeler ainsi, car son message délivrant, avec un talent extraordinaire, l’évidence que tous les hommes sont frères suscite une admiration affectueuse.

La fraternité, dont parle Jimmy ne se réduit pas à la morale personnelle. Il s’agit de la fraternité défendue par Belley, l’ancien esclave africain, Mills, le libre de couleur et Dufaÿ, l’administrateur blanc venu de France ; notion fondamentale que la députation tricolore du Nouveau peuple de Saint-Domingue (la future Haïti où je suis née) a plaidée le 3 février 1794 devant la Convention à Paris (lire sur le blog ici et ici).

Douglas K. Dempsey, co-directeur avec Karen Thorsen du James Baldwin Project

La liberté et l’égalité peuvent se rejoindre en la fraternité, ce concept politique basé sur le fait ontologique que la coexistence précède l’existence individuelle. Prétendre que les injustices et les inimitiés collectives sont une fatalité, que les phénomènes d’oppression sont une donnée inéluctable est un discours idéologique. Cette croyance n’a pas d’autre but que de paralyser la pensée, l’inciter à la démission. La prédation est inhérente à la dynamique du capitaliste dont la plus sorcière réussite est la colonisation des cerveaux, leur adhésion plus ou moins inconsciente au récit dominant du monde dans lequel chacun doit se faire exister corps et âme, si bien que l’idéologie fascine tant qu’on ne prend pas le temps d’y réfléchir, de se poser la question du sens ou de l’usure de soi et du monde dans la vie ainsi usée par les rapports sociaux que hiérarchise une anthropologie fondée sur le mépris, la mondialisation d’un matérialisme écocide, les injonctions de développement standardisé qui privilégient l’avoir aux dépens de l’être et empêchent de réfléchir sa propre vie solidaire de celle des autres. Bref, toutes choses qui ont accéléré l’aliénation de l’humain et l’exploitation de la nature, le bien commun dont le respect est inséparable de la question de la solidarité humaine.

James Baldwin dans le café-restaurant parisien Les deux Magots, collectifbaldwin.fr

Mais se défaire du conditionnement mental pour trouver des outils pertinents de réflexion, n’est-ce pas se résoudre à une existence rudimentaire ? Et si c’était l’inverse ? Imaginons, voilà le mot qui compte, imaginons comme le font les enfants, qu’on était des conteurs de cette nouvelle histoire dont le défi brûlant consiste à libérer l’intelligence du présent et tourner l’inventivité collective vers l’avenir afin de répondre aux effets catastrophiques du modèle de société capitaliste qui a toujours été illégitime, puisque conçu de façon à organiser la destruction et l’impuissance de l’humain et de la richesse vivante.

James Baldwin et l’écrivaine et activiste Lorraine Hansberry en 1963, collectifbaldwin.fr

Œuvrer en faveur d’une fraternité non plus illusoire, mais réelle, ne peut être un mouvement solitaire et silencieux. Dans l’orbe de la fraternité, l’union qui fait la force signifie, d’abord, qu’ensemble, le sentiment d’exister de chacun s’accroît avec la conscience de l’importance éthique de la cause à défendre. Aussi, l’autre vocation de cet article et du précédent est d’inviter à rejoindre le Collectif James Baldwin (site web et page Facebook), une agora de diffusion d’archives et d’informations et d’organisation d’événements jouant les prolongations : en vérité, on n’en finit pas de débattre, au sortir de la salle, de confronter, avec une ardeur amie, ses idées, ses interrogations, ses expériences… Or qu’est-ce cette cordialité, sinon l’élan de fraternité que célèbre James Baldwin ? Ou Jimmy, si vous préférez. Il n’empêche, durant la rencontre-débat, des doutes ont été exprimés autour du message sensible et du messager nuancé, dont la voix est d’une qualité telle que certains ne comprennent pas. Vu la situation des Noirs et de bien d’autres personnes piégées dans l’arbitraire du système des discriminations qui s’entre-renforcent, certains se demandent ce qui s’est passé.

James Baldwin, No name in the street (Chassés de la Lumière), collectifbaldwin.fr

Intervention du public : Je vais jeter un pavé dans la mare ! Baldwin se réclame d’une filiation qui est bien décrite dans le film. Il vient après Frederick Douglass et, aujourd’hui, nous avons Ta-Nehisi Coates qui dresse le portrait d’une l’Amérique loin de celle que Baldwin espérait comme une nouvelle Jérusalem d’amour où tout le monde serait réconcilié. Nous sommes en 2017, et il n’y a jamais eu autant de Noirs américains tués par la police, cette chose qu’on appelle les « nouveaux lynchages ». Il n’y a également jamais eu de Noirs aussi pauvres, malgré l’élection d’un président noir américain. Aujourd’hui, on a Donald Trump, donc, l’héritage de Barack Obama, c’est Donald Trump. Quand même, voilà la réalité ! Et j’ai envie de poser la question : où est-ce que Baldwin a échoué ? A-t-il échoué ou existe-t-il encore un espoir qu’advienne cette Amérique en nouvelle Jérusalem où tout le monde est frères ?

Karen Thorsen, rencontre débat autour de James Baldwin, musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017

Karen Thorsen : Malheureusement, on est dans un nouveau creux et ça m’écœure, mais je trouve que Baldwin n’a pas échoué. Sa parole continue, elle demeure et si on veut se sauver, il va falloir lui donner raison. Et que ses idées, ses réflexions, ses conclusions, ses espoirs nous imprègnent.

Samuel Légitimus : Mais Baldwin ne peut échouer pas dans la mesure où c’est un artiste. Son but n’est pas de réussir ou d’échouer, mais de creuser ! Et tant qu’on a des textes à lire et tant qu’on les étudie, son but est atteint. Je suis d’accord avec Raoul Peck disant que, comme la Bible ou le Coran, les textes de Baldwin doivent être analysés. Baldwin, c’est l’homme qu’on étudie, qu’on doit lire et relire. Lui-même disait : je ne m’appelle pas un écrivain, mais un ré-écrivain. J’essaye d’affiner le plus possible mon discours, jusqu’à avoir la pensée la plus pure et la plus fine.

Samuel Légitimus rencontre-débat autour de James Baldwin-The Price of the Ticket, musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017

Donc quand il s’est engagé dans le soutien aux mouvements pour la défense des droits civiques et qu’on l’a critiqué en lui disant : vous êtes un artiste, ce n’est pas votre boulot, continuez à écrire des romans. Il a répondu : je suis dans le Sud, je vois des enfants magnifiques qui sont en train de se battre, ils prennent des risques énormes et moi, je resterai dans ma tour d’ivoire. Ce n’est pas possible ! Je dois m’engager. Pour situer la réponse de Baldwin, il faut dire qu’on était alors dans un moment où on pensait qu’on allait toucher l’autre bord, atteindre la nouvelle Jérusalem. Mais lui a donné sa part ! Comme Harry Belafonte, comme des tas de personnes noires et blanches, comme Marlon Brando, qui ont cru au devoir de mettre la pression pour ouvrir la conscience des gens. Baldwin dit, dans son livre La prochaine fois le feu, que si une poignée de Noirs et une poignée de Blancs peuvent changer la conscience des autres, peut-être, on fera dans ce monde quelque chose d’historique. Mais il n’a pas échoué ! Il y a eu le FBI, il y a eu des meurtres. On le sait aujourd’hui que John Edgar Hoover a fait un programme s’appelant COINTELPRO, dont un des buts était d’éviter tout messianisme dans la communauté noire, d’éradiquer les têtes qui se levaient. Et on sait aujourd’hui que Medgar Evers, Martin Luther King, Malcom X et aussi tous les Black Panthers, et Mumia Abu-Jamal toujours aujourd’hui, tout ça date du COINTELPRO.

Mumia Abu-Jamal, journaliste, écrivain, militant afro-américain condamné en 1982 à la peine de mort, sentence commuée en détention à perpétuité, commons.wikimedia.org

Et je me pose des questions : si on n’arrive pas à faire revivre la passion de Baldwin, un homme comme Mumia Abu-Jamal est voué à rester derrière les barreaux pour toute sa vie. Aussi, faut-il comprendre les racines de ce qui n’est pas un échec ! Baldwin s’est investi dans un combat, et il aurait pu devenir fou avec cette sensibilité, comme on a quasiment vu le devenir une Nina Simone. C’est dur de voir tous ses amis assassinés.

Marc Alexandre Oho Bambe et Chantal Épée, rencontre-débat autour de James Baldwin, musée de l’Homme, Paris, 3 juin 2017

Chantal Épée : Ce n’est pas un échec de Baldwin. En fait, il y a eu comme un voile opaque jeté sur cette pensée-là et beaucoup ont grandi sans Baldwin et sa qualité de réflexion. Et ils ont vécu un monde manichéen, violent et racialisé de cette manière. Donc ce n’est pas un échec de Baldwin, c’est l’échec d’une société qui a empêché Baldwin de parler. Ce n’est pas lui ! Et, comme avec Fanon et Césaire, dans une certaine mesure, le fait à retenir est qu’on a bâillonné ces consciences. Parce qu’un Césaire parle de la sauvagerie hurlante de la colonisation où quelqu’un vient nous dire aujourd’hui que c’était un partage de culture, et ce quelqu’un n’a donc pas entendu parler de Césaire. Aujourd’hui, on est comptable de ce bâillonnement, il nous appartient d’en parler, il nous appartient de transmettre et de faire lire aux enfants.

Intervention du public : Je voudrais dire, quand même, une des raisons pour laquelle James Baldwin est très lu aujourd’hui. Ce sont les mouvements politiques aux États-Unis qui sont très importants ! Tous ces mouvements actuels, justement, relient les différentes luttes, relient la question noire, la question des femmes, des homosexuels, des transgenres, des handicapés, la question de la folie… toutes les oppressions, dans la société, qui ont trouvé chez Baldwin un pionnier. Et je voudrais insister sur le fait qu’il y a quand même eu des conquêtes, même s’il y a Trump, même si quelqu’un a considéré que la colonisation était un partage de culture, il y a quelqu’un, en France, qui a dit que le colonialisme était un crime contre l’humanité. Et je pense que dans le quelque chose qui se passe et bouge, Baldwin a trouvé sa place.

Karen Thorsen, rencontre débat autour de James Baldwin, musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017

Karen Thorsen : En ce moment, nous sommes dans l’Été des résistances aux États-Unis, comme dans l’année 68, et ça va peut-être durer plus longtemps que l’été. Mais il faut parler de The Fire Next Time. C’est l’essai dans lequel il y a la Lettre à mon neveu où il dit à ce dernier, qui avait alors quatorze ans, comment survivre en Amérique. Il explique l’innocence des Américains qui ne se rendent pas compte de la vérité, ce que les gens de couleur et des gens à part, les homosexuels, etc. subissent comme outsiders, c’est le mot en anglais. Mais il explique ça avec gentillesse, pas avec haine. Sur mon ordinateur, j’ai un fond d’écran avec une phrase que Baldwin a dite dans une interview : si vous arrivez à changer la perception de la réalité d’une personne d’un millimètre, alors vous avez changé le monde, vous avez changé la réalité. Alors c’est à nous de continuer cette lutte et de contribuer à changer la perception de la réalité de la personne à côté de nous.

Intervention du public : Vous avez dit que Baldwin à Saint-Paul-de-Vence recevait des personnalités africaines. Comme on est au musée de l’Homme, j’aimerais savoir quelle part a l’Afrique dans son œuvre et ce qu’il a pu en dire.

Karen Thorsen, Samuel Légitimus rencontre-débat, musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017

Samuel Légitimus : L’Afrique a une grande part dans sa pensée. C’est durant son séjour de neuf ans, de 1948 à 1957, qu’en 1956, à Paris, a eu lieu le premier congrès des écrivains et des artistes noirs. Ce congrès se passait à la Sorbonne, sur cinq jours. Et là, vous aviez tous les intellectuels et les écrivains venus de tous les pays noirs et donc sur le même espace, Césaire, Senghor, Alexis, Fanon, Hampâté Bâ… Le but de ce congrès était de savoir s’il n’y avait qu’une culture noire. Ou sinon, quelles en étaient les différences. Il y a un numéro spécial de Présence Africaine qui existe sur toutes les interventions et conférences du colloque, et il est passionnant à lire. Baldwin savait déjà que cette Afrique, on la lui avait salie quand il était jeune. Il dit dans un essai : moi, quand j’étais jeune, je venais de Tarzan. Et on nous faisait, tous, honte d’être Noirs. Si on m’avait dit que Dumas et Pouchkine avaient du sang noir, ma vie n’aurait peut-être pas été différente, mais au moins je l’aurai su et ça m’aurait constitué. Baldwin avait été payé par The New Yorker pour faire un reportage sur l’Afrique. Il est parti en 1962, avec sa sœur, Gloria, pour un long voyage qui l’a mené dans nombre de pays d’Afrique. Ce qui l’a étonné et réjoui, c’est qu’on ne l’a pas pris pour un Noir américain, mais qu’on le croyait venu du Bénin. Il est allé en Guinée à l’occasion de la déclaration de l’indépendance…

Karen Thorsen : Oui, comme Baldwin parlait français, il pouvait aussi communiquer.

Samuel Légitimus : Absolument ! Mais ce reportage pour The New Yorker, il n’a pas pu l’écrire, parce qu’il avait promis aux Africains de n’être pas comme ceux qui partent en Afrique et se prétendent, tout de suite, spécialiste de l’Afrique digne de gloser sur elle. Lui dit : je ne connais rien en Afrique, c’est un continent qui à la fois m’attire et me terrifie parce que ce sont mes racines profondes. Il faut que j’aille plus loin, que je creuse. Mais l’endroit où il a été le plus près de l’Afrique, c’est la Turquie. De 60 jusqu’à sa mort, il avait vraiment une résidence en Turquie.

Karen Thorsen : Au total, c’est onze ans qu’il a vécu en Turquie en faisant beaucoup de voyages.

Samuel Légitimus : Au lieu d’écrire l’essai qu’il a promis au New Yorker, il leur a fait The Fire Next Time, La prochaine fois le feu, et ils ont été gagnants, car c’est sa plus grande œuvre. Et un de ses projets avant de mourir c’était sur son jardinier algérien et ça devait s’appeler No Paper for Mohamed.

Intervention du public : Baldwin était proche de Martin Luther King et de Malcom X, deux grandes figures assassinées au moment où ils se réunissaient ou s’accordaient, au-delà de la question raciale, sur la question sociale. Est-ce que James Baldwin a été inquiété ou pas ?

Karen Thorsen : Oui, il était hors du pays. Et il craignait d’être assassiné aussi, il avait peur, sa famille aussi. Baldwin savait qu’il était suivi. Pendant qu’on faisait le film, on a fait une demande de freedom information act, c’est un acte dont tu peux faire la demande à la CIA, au FBI. On a fait la requête sans rien obtenir. On sort le film. Le mois d’après, le paquet arrive… Curieux ? Mais de toute façon le paquet était épais…

James Baldwin : The FBI File avec une introduction et des annotations de William J. Maxwell

Samuel Légitimus : 1775 pages !

Karen Thorsen : Pages rayées au marqueur noir.

Samuel Légitimus : Baldwin a été suivi à partir de La prochaine fois le feu. Et il a aussi ce qu’on voit dans I’m not your negro, cette rencontre ratée avec Robert Kennedy. James Baldwin venait d’écrire, pour The New Yorker, ce qui deviendra, quelques mois plus tard, l’essai La prochaine fois le feu. Ça fait un tabac ! Puis, il y a des émeutes dans tous les ghettos et Baldwin se permet d’écrire une lettre à John Kennedy en lui demandant de prendre position, de ne pas, pour des raisons morales, camper sur sa position. Bobby Kennedy, alors ministre de la Justice, l’invite à venir parler avec lui. Comme à son habitude, Baldwin arrive très en retard. Bobby Kennedy, qui n’a plus le temps, lui demande de réunir pour le lendemain des représentants de la communauté noire. Baldwin va organiser cette réunion hétéroclite avec, en autres, Harry Belafonte, Lena Horn, la dramaturge Lorraine Hansberry qui a écrit l’extraordinaire pièce A Raisin in the Sun. Et là, il y a un jeune Noir, Jerome Smith, que Baldwin a emmené et qui quand on lui demande ce que ça lui fait d’être en présence du ministre de la Justice, répond que ça lui donne envie de vomir, parce qu’il avait été battu plusieurs fois dans le Sud et il était à fleur de peau. À partir de là Bobby Kennedy, il s’est fermé à toute conversation, il est devenu rouge et ne comprenait pas pourquoi un jeune n’était pas patriote et donc Lorraine Hansberry et James Baldwin essayaient de lui faire entrer des choses dans l’oreille et Bobby Kennedy n’écoutait plus. Et c’est à la suite de ça que Baldwin a fait l’interview qu’on voit dans I’m not your negro où il est très déçu. Alors, après, est-ce Bobby Kennedy qui en a donné l’ordre, mais il y a eu un dossier qui a été ouvert par le FBI. Et à Saint-Paul-de-Vence, jusqu’à sa mort, il y avait des voitures qui tournaient autour de sa maison, son téléphone faisait des drôles de bruits, etc. Mais Baldwin n’a jamais mis l’accent sur la race, comme le faisait Martin Luther King et Malcom X. Lui mettait le côté social, humain avant. Et c’est peut-être lui qui a influencé les deux autres. On connaît Martin Luther King et Malcom X plus que Baldwin et pourtant, ces deux-là, admiraient Baldwin qui était de cinq ans leur aînée. Et ils étaient fascinés par lui. Car cet homme-là est un génie de l’intelligence. Il improvisait ses discours comme un musicien de jazz et il fascinait une salle entière. Et je pense que le rapprochement de Martin Luther King et Malcom X, c’est Baldwin qui l’a inspiré.

Karen Thorsen : Il faut dire que Malcom X, après sa conversion et son pèlerinage à la Mecque, a eu le courage, et quel courage, si peu de personnes l’ont, de dire : j’ai eu tort. J’ai changé d’avis ! Il a eu cette phrase : White is a state of mind ! Blanc est un état d’esprit. C’est pour ça qu’il y avait tant de choses en commun entre Malcom X et Jimmy, qu’il y avait un lien.

Samuel Légitimus rencontre-débat autour de James Baldwin-The Price of the Ticket, musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017

Samuel Légitimus : Nous, on voit Martin Luther King et Malcom X. comme des icônes, mais Baldwin se voyait dans la position du frère aîné. Les deux autres étaient ses petits frères auxquels ils devaient enseigner… C’est pour ça qu’on a fait le collectif. Parce que Baldwin, c’est l’homme libre qui n’est pas en train de créer une sorte de mouvement politique ou social, c’est l’homme qui dit : chacun sur cette planète a le droit de vie, même mon ennemi. Il disait, on doit respecter l’être humain quel qu’il soit, comme un miracle, comme tout miracle qu’il est, mais souvent, hélas, on doit se protéger des naufrages qu’ils se permettent si souvent de devenir. Voilà, Baldwin a ces phrases étincelantes. Il écoute, il sent ! Lorsqu’il va dans le Sud et qu’il voit les shérifs qui tabassent les gens, il va écrire un essai pour montrer, mais quelle pitié d’être un shérif ! Et il va écrire dans la psyché du shérif. Dans Face à l’homme blanc, il y a un shérif blanc qui n’arrive pas à faire l’amour à sa femme parce qu’il est traumatisé et hanté par un souvenir de lynchage auquel l’ont traîné ses parents quand il était jeune. Il est à ce moment d’impuissance, la nuit, une nuit chaude et où il lui faudra se rappeler du moment où il est, la violence qu’il y a eu, dans les rues, pour commencer à essayer de coucher avec sa femme en lui disant : ma chérie, aime-moi comme un nègre ! Fais-moi l’amour comme un nègre ! on se dit comme Baldwin a pu se mettre dans la peau d’un raciste et pas du tout en faire quelque chose de sale, mais plutôt montrer que le shérif est tombé dans une erreur telle qu’il porte une sorte de fardeau d’illusions. Et il faut lui ouvrir les yeux ! Baldwin disait : aimer l’autre, c’est essayer de lui déciller les yeux. C’est un devoir ! Il s’est dit qu’il lui fallait influencer les États-Unis qui ont toujours été dès le départ un pays métis. Les premiers Noirs arrivent aux États-Unis en 1615, les Pères pèlerins, 1619. On l’oublie à force d’avoir amené cette suprématie blanche, qui vient d’où ? D’Europe ! Et elle trouve ses racines, Baldwin pensait, dans la religion. Mais, cette suprématie blanche, les Américains se sont rendu un mauvais service en l’emportant sur leur continent. Par là, ils sont encore en train d’admirer l’ancien Continent, alors qu’ils réalisent sur ce sol quelque chose qui peut-être une chance pour l’humanité. Un lieu jeune avec plein de gens d’horizons différents et de races différentes. Mais encore aujourd’hui, en 2017, l’Amérique n’arrive pas à dépasser l’héritage européen.

Karen Thorsen : Oui, aujourd’hui, c’est le white-lash, le retour de bâton ou le contrecoup blanc. Après avoir été dans un sens avec Obama, on va, avec Trump, dans l’autre.

Samuel Légitimus rencontre-débat autour de James Baldwin, musée de l’Homme de Paris, 3 juin 2017

Samuel Légitimus : Il faut rappeler que tomber dans la question de la couleur, c’est faire le jeu de l’autre. La seule vraie question, comme il est dit dans le film de Raoul Peck, la vérité à comprendre est que Blanc n’est pas une couleur. Blanc est une métaphore du pouvoir. On est Blanc aussi longtemps qu’on veut garder le pouvoir et si on veut le pouvoir, on va créer le Noir qui n’en aura pas. En France, comme dit Raoul Peck, les Noirs n’ont pas eu les moyens d’affirmer leur point de vue. Dans le cinéma, les maisons de production ou dans l’édition, c’est majoritairement blanc : il faut lever la main pour dire, est-ce que je peux exister ? Il y a une situation d’inégalité. On part de plus bas dans l’échelle. Et c’est très, très difficile ! Mais il faut penser cette situation peut être dépassée, qu’on peut déconstruire ce qui a été construit et projeté sur les Noirs. Et qu’on peut avancer vers un avenir où on va sortir de l’idéologie née, fabriquée, construite afin de légitimer l’esclavage, une pratique qui, dans sa version moderne, est liée au capitalisme et sa poursuite de l’argent à tout prix, un modèle dont, le monde est occupé à crever. Voilà pourquoi notre combat est noble, au fond, une cause juste et fondamentale !

Quelques cyber-passerelles  : Le lien vers le site du Collectif James Baldwin ici et vers sa page Facebook iciSur le website du James Baldwin Project, vous trouverez plus d’infos sur Karen Thorsen et sur le film documentaire The Price of the Ticket. Vagabondez-vous dans la liberté chaleureuse des lettres-immensités de Chantal Épée par ici et de Marc Alexandre Oho Bambe par

L’émotion circule des cheveux aux chevilles avec l’album A lover’s question, le projet du guitariste de jazz bruxellois, Pierre Van Dormael (1952-2008) associé au parolier, compositeur et chanteur de jazz David Linx qui était ami avec James Baldwin. Dans ce projet réalisé autour de Baldwin et de ses textes, ce dernier chante Precious Lord. Il s’agit de la chanson reprise dans le film de Karen Thorsen avec, cependant, une autre orchestration.

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