Talents gâchés de Virginie Martin et Marie-Cécile Naves

20/03/2016

By Christophe-Géraldine Métral

Le coût de la discrimination

Talents gâchés, Ed. de l'Aube, 2015

Talents gâchés, Ed. de l’Aube, 2015

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, j’ai lu Talents gâchés parce que ce livre pose une question qui m’est souvent venu à l’esprit : quel est le coût de discrimination ? Le chiffre proposé, au bas mot, dix milliards d’euros de manque à gagner, concerne la France. Mais il me semble que, hors Hexagone, l’analyse des politologues demeure pertinente.

Projet discrimination de roses

Quelle est leur méthode ? Virginie Martin et Marie-Cécile Naves décortiquent les facettes de phénomènes divers de façon transdisciplinaire et intersectionnelle (p. 33).

Roses privilégiées-Roses discriminées, J#1

L’intersectionnalité est une notion de sociopolitique forgée par les féministes afro-américaines. Elle postule que les diverses formes de discriminations interagissent et se renforcent les unes les autres. Donc, l’intersectionnalité vise à analyser les destins au carrefour des difficultés, voire, des relégations d’être non mâles, non blancs, non chrétiens, non hétérosexuels, non valides… L’équilibre psychique apparent et l’âge sont aussi des facteurs pénalisants.

Roses privilégiées, Roses discriminées, #3, source : vagabondssanstreves.com

Roses privilégiées – Roses discriminées, J#2

S’il y a poly-discriminés, c’est qu’il y a poly-privilégiés. Et ce, dès l’école ! Les autrices expliquent ce que j’appelle la fabrication de la mise en incapacité. C’est-à-dire comment l’institution scolaire confirme les stéréotypes et les infériorités sociales. Comment, en fonction du genre, de la couleur de peau, de la religion, des ressources financières des familles, du lieu d’habitation, les enfants sont moins encouragés ou poussés au décrochage ou vers des filières moins rémunératrices…

Roses privilégiées, Roses discriminées, #4

Quant aux diplômés non standards, autrement dit, ceux qui franchissent les obstacles des préjugés, résistent à la pression des a priori persistants, quel est leur sort ? Ces persévérants qui, année après année, se sont dit  : n’écoute pas le mal qu’on dit de toi, les réductions te suggérant la médiocrité, eh bien, sur le marché du travail, ces vaillants sont boudés, moins bien payés ou surqualifiés pour les postes proposés (p. 50).

Roses discriminées, J#3

Pourquoi les compétences des plus courageux sont-elles dédaignées ou moins rétribuées ? Pourquoi des plafonds de verre ? Des portes qui se ferment ? En somme, le manque de pragmatisme ? Parce que l’individu concret s’efface derrière l’imaginaire. Son mérite importe alors moins que l’idée que le recruteur se fait de lui et qui lui assigne une appartenance réelle ou imaginaire à un groupe.

Roses privilégiées, J#3, source : vagabondssanstreves.com

Roses privilégiées, J#3, source : vagabondssanstreves.com

S’il y a minorité, c’est qu’il y a d’abord une majorité communautaire. Une majorité qui n’a guère conscience du poids des impossibilités ou minimise la violence sournoise dont les discriminés pâtissent (p. 47) et qui peuvent mener jusqu’à la dépression.

Mais bon, pourquoi ceux que l’ordre sociétal favorise, interrogeraient-ils un mécanisme apparemment avantageux ?

A Table, Projet Discrimination de roses, source : vagabondssanstreves.com

A Table, Projet Discrimination de roses, source : vagabondssanstreves.com

Georges Bellows, Men on docks, Detail, National Gallery

Georges Bellows, Men on docks, Detail, National Gallery

N’ont-ils pas intérêt à croire qu’ils sont réellement meilleurs ? Que leur élection, leur promotion est le résultat d’un dur labeur, non le fruit du rejet d’un collègue plus qualifié, mais bloqué dans son ascension professionnelle ?

Pourtant, Virginie Martin et Marie-Cécile Naves exhortent à ouvrir les yeux sur une pratique répandue, néfaste à la cohésion sociale et au dynamisme économique. Les politologues n’en appellent pas à l’altruisme ou au sentiment moral, juste au bon sens. Si on n’a pas tous les mêmes cartes dans son jeu, il n’empêche les talents existent ! Existent où on ne veut pas les voir ! Résultat, ils sont mal valorisés, entravés, laissés en jachère, passés à la trappe.

Qu’est-ce qui explique que l’excellence du C.V. dessert le postulant non standard, que l’ambition des femmes est plombée ? Le racisme et le sexisme intentionnels ? Ces attitudes sont marginales, remarquent les autrices qui se concentrent sur la sélection conformiste. Ce comportement aussi inconscient que pernicieux est qualifié de « goût pour la discrimination ». Ça signifie quoi ? Que l’employeur en quête du bon candidat veut maximiser son choix.

Pascal Bernier, Valeur Refuge, source : Pascal Bernier

Pascal Bernier, Valeur Refuge, pascalbernier.com

Faute d’informations réelles sur la valeur des candidats non standards, il s’aligne sur l’imagerie populaire, se réfugie dans l’opinion générale. Et donc il les paie moins ou les assigne à des tâches en deçà de leur capacité. C’est sa façon de compenser le coût psychique d’une décision qu’il juge risqué. Si le travailleur s’en va ou ne s’implique guère au boulot, l’employeur ne songera pas : j’ai été injuste, mais les femmes, les étrangers et autres « anormaux » ne sont pas fiables.

Pascal Bernier, Valeur refuge, source : Pascal Bernier

Pascal Bernier, Valeur refuge, pascalbernier.com

Le sentiment d’incertitude du recruteur face à un travailleur supposé « anormal » est, en fait, un cercle vicieux ou une prophétie autoréalisatrice. La confiance dans les caricatures dominantes plutôt que dans les individus en chair et en os fait que le monde du travail renforce les stéréotypes (p. 62), le repli des femmes sur la sphère privée et le communautarisme tant reproché à certains. Par ailleurs, un taux de chômage plus bas, comme en Allemagne, n’implique pas moins de discriminations.

Que les employeurs soient inquiets se comprend dans un contexte de crise et de mondialisation très concurrentielle. Mais en faisant payer leurs craintes aux demandeurs d’emploi méritants n’agissent-ils pas contre leur propre intérêt ?

La préférence pour leurs semblables (apparents), soutenus par le présupposé que leurs employés ou leur clientèle pensent tout pareil, cette recherche du confort, au détriment de nombre de diplômés motivés, est stérile et, les autrices clament, pas du tout rationnelle. En effet, il y a bien un gain de productivité lié à la non-discrimination. L’Australie l’a compris, qui a pris des mesures encourageant les comportements vertueux.

Pascal Bernier, Valeur Refuge, source : Pascal Bernier

Pascal Bernier, Valeur Refuge, pascalbernier.com

Cercle vicieux : cet argument de Talents gâchés m’a fait penser aux pénuries de biens en Hongrie, que j’ai étudiées, à la faculté de sciences économiques. Voyez-vous, en 1968, les autorités hongroises ont adopté le NME, le Nouveau Mécanisme Économique visant à améliorer la compétitivité nationale. En gros, la réforme politico-économique devait combiner le fonctionnement du plan et du marché et faire du pays un système mixte où la décentralisation augmentait le pouvoir de décision de la sphère micro-économique. Mais les firmes redoutaient le manque de matières premières, de composants et de pièces détachées… Afin de se prémunir contre les ruptures, à tout moment, de l’approvisionnement et la mauvaise qualité des livraisons, elles stockaient tout et n’importe quoi dans des entrepôts. Parfois, le matériel était troqué, parfois transformé par l’atelier de standardisation de la firme, parfois, il restait à rouiller dans l’entrepôt. Ce bricolage à grande échelle avait pour conséquence que la majorité des stocks n’était pas chez les fournisseurs, mais dans les hangars des firmes dont l’appétit de biens n’était jamais comblé. L’augmentation de la production n’enrayait pas la pénurie engendrant la pénurie en un effet pervers, puisque les entreprises s’emparaient, dare-dare, de la moindre chose mise sur le marché. L’insatiabilité des firmes hongroises ne s’expliquait pas par l’incapacité à produire, mais la crainte. Je crois que le processus est similaire sur le marché du travail européen. L’inappétence des employeurs, à l’égard de certains demandeurs d’emploi, trouve sa source dans la peur et pas l’incapacité de ces mêmes certains.

Cher tout le monde, femmes, homme et tant d’autres, j’ai aimé Talents gâchés qui montrent qu’au pays des fausses certitudes, l’économie est vraiment incertaine. À contre-courant des idées reçues, sur un ton constructif et non culpabilisant, ce livre résume des phénomènes complexes. Il propose d’en finir avec l’hypocrisie, le discours de l’intégration, les incantations médiatiques dévalorisantes. Face aux blocages, il plaide pour une politique énergique qui améliorerait la compétitivité des entreprises et la qualité de vie professionnelle. C’est une question de démocratie, donc, l’affaire de tous, car les discriminations ne touchent pas que les victimes évidentes. Elles tirent l’ensemble de la société vers le bas en cultivant la tolérance à l’injustice et la banalisation des attitudes de domination qui cascadent d’une personne à l’autre.

Joyce_Les_gens_de_DublinLa violence qui ricoche, se retrouve dans Correspondances un court texte du recueil de nouvelles Les gens de Dublin de James Joyce. On y voit Mr. Farrington, un employé brimé et humilié au bureau, puis au café où il tente de diluer sa frustration dans l’alcool. Alors, de retour chez lui, il finit par battre, à coups de canne, son petit garçon.

Je termine par un recueil de nouvelles de l’écrivaine Sud-Africaine Nadine Gordiner, prix Nobel de littérature : Le safari de votre vie qui rend compte des paradoxes cruels du système de ségrégation légal qu’était l’apartheid.

Le safari de votre vie

Le safari de votre vie

Bien que les gens eussent été, spatialement, regroupés en fonction de la couleur, dans Garder la forme, on suit un joggeur blanc qui, en quelques lignes, précisément quelques foulées affolées, bascule de son univers propre et tranquille dans le bidonville des squatteurs noirs. Nadine Gordimer montre que dans une société cloisonnée, une société de hauts murs, la première séparation est mentale, le résultat d’une idéologie absurde qui fige les rapports du subalterne travaillant pour et dans le monde du supérieur. Chacun doit garder sa place, qu’il ait le bon ou le mauvais rôle. Seulement des liens se tissent autrement comme dans L’instant qui précéda le coup de feu. Quel coup de feu ? Celui d’un fermier blanc qui abat un de ses ouvriers noirs. Qui est ce fermier ? Qui est cet ouvrier ? Allez le découvrir dans Le safari de votre vie de Nadine Gordimer.

Cher tout le monde, femmes, hommes et tant d’autres, Keep Your Eyes on the Prize est une chanson qui a accompagné le mouvement des Droits civiques aux États-Unis. Je vous propose d’écouter Keep Your Eyes on the Prize interprété par Bruce Springteen :
Only chain that a man can stand
La seule chaîne que l’homme peut garder
Is that chain o’hand on hand
C’est la chaîne de la main dans la main

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Commentaires

3 Commentaires

  1. Bonjour, je trouve cet article intéressant parce qu’il rappelle que certains comportements ne sont pas tolérables en démocratie. Qu’ils sont collectivement dommageables et individuellement pénibles. Au XXIe siècle, il faut lutter contre les discriminations, comme au XIX et XXe siècles, on a lutté contre le travail des enfants qui paupérisaient la société. Lutter contre l’exploitation, la relégation, l’iniquité c’est une question de droit. De droits réels ! Donc, la question de tous.

  2. Le système de discriminations qui gangrène l’Europe est comme une guerre qu’elle se livre à elle-même. « Talents gâchés » expose brillamment les conséquences les plus bénignes de cette « guerre civile », des conséquences dramatiques qui n’épargnent personne. La diabolisation des musulmans et l’assimiliation systématique des personnes de couleur à cette communauté laisse hélas présager des perspectives encore plus terrifiantes.

    Je peux témoigner de la dureté des propos tenus contre les musulmans en rue, dans les transports en commun ou dans mon entreprise. Aussi, je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont peut-être dans la même situation des juifs d’Europe en 1923. Or, qui sont « les musulmans »? Toujours nos concitoyens de couleur. Jamais nos concitoyens blancs, naturellemment.

    Une part croissante de la population d’Europe occidentale rêve d’une Europe blanche et « chrétienne ». Du coup, je ne peux m’empêcher de penser que les Européens de couleur sont peut-être dans la même situation que les juifs en 1923. Où seront-ils en 2036?

    Que chacun se méfie. Les effets des discriminations n’épargnent personne. On sait toujours pour qui « les fours » sont ouverts mais jamais sur qui ils sont refermés. Quand le « grand nettoyage » commencera, qui sera en sécurité?

    • Oui, les hostilités sont déclarées, qu’une minorité de la population subit maintenant depuis deux à trois décennies, sans que la majorité soit fort émue. Les sociétés où les discriminations explosent sont toujours des sociétés violentes. Seulement, une mentalité individualiste rend difficile la pensée du collectif et du bien commun. Ce qui est évident, selon moi, c’est que lorsque la vie politique dévie dans la tentation extrémiste,si certains sont frappés plus vite, au bout du compte, presque tous sont frappés. Mais, hélas, vu la nostalgie ambiante et les rhétorique de pureté, il semble que l’exemple du nazisme n’est plus repoussant.

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  1. Trop noire pour être française d’Isabelle Boni-Claverie – Les vagabonds sans trêves - […] études, basées sur la notion d’intersectionnalité évoquée dans l’article Talents gâchés – Le coût de la discrimination en France,…

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