coups de tête

Trop noire pour être française d’Isabelle Boni-Claverie

Le constat nécessaire d’un beau film documentaire

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Trop Noire pour être Française ? affiche du film documentaire d’Isabelle Boni-Claverie, fondatrice de l’association 50 Nuances de Noir, cinemateque.com

Diffusé en deuxième partie de soirée sur ARTE, pendant l’été 2016, Trop noire pour être française ? de la réalisatrice Isabelle Boni-Claverie est un documentaire coproduit par ARTE et Quark Productions.

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Trop Noire pour être Française ?, film documentaire de la réalisatrice et scénariste franco-ivoirienne Isabelle Boni-Claverie, capture d’écran de la bande-annonce de la diffusion sur Arte


Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice, source : website Le Huffington Post
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Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice, huffingtonpost.fr

C’est un documentaire gênant pour deux catégories de points de vue : les tenants de l’inaptitude des étrangers à répondre aux hautes exigences de la culture française et les duchesses offusquées au moindre constat de la disponibilité des esprits pour le racisme. Par conformisme souvent et, voilà le problème, l’inconscience refusant les conséquences désastreuses de ses actes : moi, raciste, m’enfin, non !

Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice, source : website de la cinéaste
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Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice, website de la cinéaste
Scène du film Trop noire pour être française
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Scène du film Trop noire pour être française ?, arte.tv

Le film d’Isabelle Boni-Claverie jette la lumière sur la condition remplie d’obstacles des personnes compétentes, talentueuses, nées et ayant grandi en France qui, du fait de leur couleur de peau plus foncée que la majorité, du fait de ce dérisoire écart pigmentaire, sont priées de s’effacer.

Sonia Rolland et Isabelle Boni-Claverie, source : people-bokay.com
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Sonia Rolland et Isabelle Boni-Claverie, people-bokay.com

Pourquoi ? Parce que tel est l’ordre (ou le désordre) établi qui permet que perdurent les représentations cloisonnées prétendant la compétence, la culture, le talent toujours du même côté de la barrière du blanchiment uniforme dont l’imaginaire est cultivé, irrigué avec le soin dû à un jardin à la française.

Scène du film Trop noire pour être française
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Scène du film Trop noire pour être française ?, arte.tv

Trop noire pour être française ? montre qu’à réaffirmer les prétendues inégalités par nature et sans cesse abuser de la micro-vexation, de l’incrédulité face aux compétences réelles, de l’hypocrisie raffinée, du sous-entendu dévalorisant, on renforce les préjugés, consolide les comportements dont l’absurdité devrait faire honte si les auteurs n’étaient persuadés de leur bon droit, convaincus de bien faire, conformément au modèle éducationnel tissé d’oublis, de négations, de mépris des êtres qualifiés d’étrangers.

La petite Isabelle Boni-Claverie
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La petite Isabelle Boni-Claverie, arte.tv

Quand, dans la vie quotidienne, on étouffe les intelligences femmes et autres, et tant d’autres… Qui est ce on ? Personne me tue ! hurle Polyphème le cyclope énucléé par Ulysse. Est-ce la peur de l’autre? Ah bon, d’Isabelle Boni-Claverie? Est-elle si radicalement autre ? Si menaçante d’élégance ? Dangereuse d’avoir lu Marguerite Yourcenar ? Quelle est sa faute ?

Isabelle Boni-Claverie entre ses arrière-grands-parents
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Isabelle Boni-Claverie entre ses arrière-grands-parents, arte.tv

Étrangère en quoi l’est-elle ?
Le documentaire nous l’apprend, qui a la forme d’une mosaïque composée d’archives personnelles, d’interventions de sociologues et d’historiens de la condition noire, d’extraits de JT, de sketches d’humoristes connus, images publicitaires bourrées de clichés racistes…

Achille Mbembe, enseignant universitaire et philosophe, théoricien du post-colonialisme
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Achille Mbembe, enseignant universitaire et philosophe, théoricien du post-colonialisme
Pap Ndiaye, historien français, spécialiste de l'Amérique du Nord et de l'analyse de la condition noire
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Pap Ndiaye, historien français, spécialiste de l’Amérique du Nord et de l’analyse de la condition noire
Eric Fassin, professeur de science politique à l'université Paris VIII
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Isabelle Boni-Claverie et Éric Fassin, professeur de science politique à l’université Paris VIII

Métisse éduquée dans la haute bourgeoisie, par un avocat ami de ses parents, fille d’une femme politique ivoirienne, Isabelle Boni-Claverie a une grand-mère blanche, originaire du Tarn et un grand-père noir africain, Alphonse Boni, né en Côte d’Ivoire.

Grand-père ivoirien de la réalisatrice Isabelle Boni-Claverie et grand-mère née dans le Tarn
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Grand-père ivoirien de la réalisatrice Isabelle Boni-Claverie et grand-mère née dans le Tarn
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Les grands-parents d’Isabelle Boni-Claverie

Alphonse Boni est devenu magistrat de la République française, puis ministre de la Justice en Côte d’Ivoire après l’indépendance et pour finir président de la Cour Suprême. 

Interview de la famille
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Interview de la famille

Des témoins proches, des cousins décrivent la vision qu’ont eue les gens de la région et les membres de la famille de ce couple de couleurs différentes. L’expression consacrée est couple mixte, mais je ne la trouve pas heureuse. Que son caractère pléonastique ne nous saute pas aux yeux dénonce l’état d’arriération de notre société. Tout couple est par définition mixte. Ces passages du documentaire m’ont touchée, car, mon père français et ma mère haïtienne ont vécu une expérience voisine où la région de l’étrangeté est vite atteinte. La dimension intimiste s’enrichit des interviews de jeunes hommes et femmes qui, face caméra, témoignent de leur prise de conscience de ce que signifie être Noir en France.

film_screenshot
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L’effet de projection s’est affermi dans la scène où la réalisatrice retourne à l’école de cinéma parisienne de la Fémis interroger le réceptionniste noir qui se souvient d’elle, la seule étudiante noire. Circuler dans un environnement où ma couleur de peau détonne est une expérience que je partage aussi. Elle pourrait être belle, intéressante, ou du moins simplement neutre, si on n’était pas confronté, par exemple, à des éloges racistes : vous être cultivée, pour une Noire ! Et la variante : vous êtes très intelligente pour une Noire… Tout ça saupoudré du ridicule « oiseau des îles », surnom par lequel de parfaits inconnus espèrent, sans doute, que vous vous contentiez de chanter pioupiou car, d’un oiseau des îles, on n’attend qu’un piaillement exotique, alizé et léger comme une invitation au voyage :
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble..
.

Des études, basées sur la notion d’intersectionnalité évoquée dans l’article Talents gâchés – Le coût de la discrimination en France, nous apprennent que les personnes au croisement de deux formes de discrimination, tel le fait d’avoir la peau foncée et d’être une femme, portent un fardeau qui n’est pas deux fois plus lourd, mais davantage. En effet, le tribut à payer aux préjugés n’est pas une simple juxtaposition des oppressions, c’est une forme d’oppression exponentielle renforçant les dynamiques de marginalisation.

Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice
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Isabelle Boni-Claverie, scénariste et réalisatrice

Le racisme étant un instrument d’oppression offert à l’opportunisme de tout poil, certaines femmes blanches peuvent se montrer détestables, condescendantes, humiliantes envers les femmes noires histoire de se venger de la convoitise que les hommes blancs éprouvent pour leurs rivales noires supposées.

peau_noire_masques_blancs
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Ces femmes blanches n’interrogent en quoi consiste l’attirance fantasmagorique pour le corps noir que l’imaginaire collectif des populations blanches reproduit depuis des générations et qui prend racines dans les constructions coloniales qu’analyse l’essai Peau noire, Masques blancs de Frantz Fanon.

Déjà le mythe grec de la pomme de discorde disait que la solidarité féminine ne résiste pas au désir compétitif de plaire. Donc de dominer !

Deuxieme_sexe
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Le fait d’être discrimé ne permettant pas forcément, de développer une conscience, des femmes blanches peuvent trouver l’occasion d’affirmer à une femme noire une supériorité contestée par le monde patriarcal. Simone de Beauvoir remarquait d’ailleurs, à propos des femmes, dans l’introduction du Deuxième sexe, que : « bourgeoises elles sont solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires ; blanches des hommes blancs et non des femmes noires. »

Conscient ou non, le comportement raciste démultiplié à l’échelle du corps social revient se jeter à l’eau, pieds et mains attachés à un lest. D’un point de vue individuel, c’est une terrible épreuve dont ceux qui ne sont pas racisés ignorent la dureté (lire l’article sur Une Colère noire de Ta-Nehisi Coates).
Mais, ce gâchis obscène et indigne du projet démocratique, reste nier. C’est incroyable au XXIe siècle, on entend volontiers dire. Pourtant, où le talent n’est pas censé exister et se développer, comment envisager son absence, envisager le manque à être, à gagner, à admirer, à aimer ? Pourtant, on peut s’étonner qu’autant de personnes ayant accès à l’école aient un cerveau aussi improductif ? Et de là, ricocher sur l’idée qu’une telle masse d’incapables a-t-elle déjà été observée dans l’odyssée de l’espèce humaine? Sûr, non ! Si être au plus bas de l’échelle sociale entravait l’intelligence, comment se fait-il qu’à Rome, un esclave puisse être précepteur impérial, historien ou philosophe ?
Alors, l’état actuel des mentalités n’est même pas un retour en arrière, mais l’invention plutôt récente de la déconsidération par nature de l’homme qui génère des violences sociales préjudiciables à tous, la négation de l’humain ne se contentant jamais de ses cibles désignées. Il n’y a donc aucun communautarisme à contester cette subordination arbitraire des uns aux autres et clamer que les discriminations sont des plaies qui s’entre-renforcent.

Cher tout le monde, femmes, hommes et autres, je finis par cette question de bon sens considérant la situation actuelle : pourquoi tant d’inertie autour de ces problèmes ? Parce qu’il est difficile de lutter contre l’injustice qui, apparemment, vous privilégie? Parce que, à moins d’être très croyant, le sentiment qu’on existe ne tombe pas du ciel. Le bénéfice de la miniaturisation de l’autre qu’est le racisme offre un accroissement aisé de la sensation de supériorité. Se penser (consciemment ou non) privilégié, c’est oublier sa propre précarité, oublier que la vulnérabilité, c’est l’existant même. Contre cette arrogance, on oppose la morale ou la volonté de reconnaître l’autre, sans souligner que nous avons toujours à coexister, donc réaliser notre humanité au contact d’autres humanités. Et dès lors en limitant les possibilités d’être de l’autre, n’est-ce pas notre propre devenir dont nous réduisons la qualité ? Respect Aretha Franklin réclame dans une chanson qui dit bien plus que les mots d’une femme s’adressant à son homme.

Retrouvez Isabelle Boni-Claverie sur son site web, sur sa page Facebook et ses billets sur le site huffintonpost.fr.